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Oyiwen ed tanemertPage mise à jour le 2 mai 2017 vers 02h50 TUC    


Sommaire
Chapitre IerChapitre IIChapitre IIIChapitre IVChapitre VChapitre VI

 

Chapitre VIIChapitre VIIIChapitre IXChapitre XChapitre XIChapitre XIIChapitre XIII

Pour afficher une présentation, placer le bouton gris en haut de l'écran puis le curseur de la souris sur le bouton.

____________Le texte et ses variantes
Présentation : le texte et ses variantes

___Quatre états successifs du texte ont été pris en compte dans ces pages :
  1. le manuscrit [qui comporte des lacunes dans les chapitres VII, VIII, IX, XI et XII] ;
  2. l'édition en feuilleton : chapitres VII à XIII publiés dans La République des Lettres
    ____[les chapitres I à VI parus dans Le Bien public semblent introuvables] ;
  3. l'édition originale de janvier 1877 ;
  4. la soixante-huitième édition, de 1879, dont on a considéré qu'elle donnait le texte définitif du roman.
___L'ensemble de ces documents peut être consulté et téléchargé sur le site de la BNF à partir de la page d'accueil de Gallica  en entrant dans la zone de recherche Zola Assommoir puis en cliquant sur la loupe (hors de la liste déroulante).
___On dispose donc, selon les passages, de trois ou quatre versions ; le texte s'affichant par défaut ci-dessous reproduit (dans toute la mesure du possible) l'état final du manuscrit.
___Quand toutes les versions dont on dispose sont d'accord, le texte est en gris ; quand le manuscrit diffère de l'édition définitive, le texte est en ocre ; dans ce cas, si l'on place dessus le curseur de la souris, le texte définitif se substitue à celui du manuscrit ; la couleur de ce texte alternatif varie selon la persistance du manuscit dans les versions imprimées :

manuscritfeuilletonédition originaleédition de 1879Suppression
texte du manuscrittexte définitiftexte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte du manuscrit *texte définitif  

Cas particuliers_______________________* ou texte du feuilleton si le manuscrit manque
q.si le manuscrit comporte un passage supprimé dans la versions définitive, l'espace occupé par ce passage
_est remplacé par une bande de couleur (voir la colonne de droite dans le tableau ci-dessus) ;
w⊂⊃ signale un ajout dans le texte imprimé ; placer dessus le curseur de la souris pour afficher ce texte ajouté ;
e[÷÷] passage illisible (tache, déchirure) ;
r changement de paragraphe propre au manuscrit ;
t texte  passage biffé dans le manuscrit (sans être remplacé) mais qu'il a paru intéressant de restituer ;
yles autres cas font l'objet d'une note explicative.
uenfin, on trouvera dans cette annexe toutes les précisions utiles (ou inutiles) sur les principes adoptés.
NB- Pour que le texte change, il faut parfois déplacer le curseur le long de la ligne.

____________Chronologie et lieux
Présentation : chronologie et lieux

___Les pages sont traitées pour afficher diverses informations contextuelles.

Cliquer sur un passage quelconque affiche une bulle indiquant la date à laquelle le passage est censé se dérouler ;
NB- L'affichage de ces bulles repose sur un script publié par Olivier Hondermarck (on peut trouver ce script, parmi bon nombre d'autres, à cette adresse).
  • Cliquer sur une mention de lieu affiche une carte permettant de situer ce lieu et ceux qui l'environnent (dans le texte comme dans l'espace) ;
    NB1- malgré tous les efforts, certains noms traversent  la carte affichée ;
    NB2- dans ces cartes, les noms en italiques signalent les lieux dont la localisation exacte n'a pas pu être établie ;
    NB3- dans le texte ci-dessous, il n'est évidemment pas possible de marquer et traiter un nom déjà marqué comme variante textuelle ; dans ce cas, le nom est suivi de [¶] ; la carte s'affiche en cliquant sur cette marque.
  • Cliquer dans la marge de droite ouvre l'Atlas
    … dans le même onglet ou la même fenêtre  
    (curseur en forme de petite main)  
    ¯d… dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre
        (curseur en forme de sablier)
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur la carte générale du quartier
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur le plan de la grande maison
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur une carte particulière indiqué en tête du chapitre

NB- une annexe de l'Atlas contient diverses explications et discussions complémentaires.

Chapitre II

 
 

Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble une prune, à l'Assommoir du père Colombe rue des Poissonniers. Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l'avait forcée à entrer, comme elle traversait la rue, revenant de porter du linge ; et son grand panier carré de blanchisseuse était par terre, près d'elle, derrière la petite table de zinc.
___L'Assommoir du père Colombe se trouvait
au coin de la rue et du boulevard de Rochechouard (1). L'enseigne portait, en longues lettres bleues, le seul mot : Distillation, d'un bout à l'autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés de futaille, des lauriers-roses poussiéreux. Le comptoir énorme, avec ses files de verres, sa fontaine et ses mesures d'étain, s'allongeait à gauche en entrant ; et la vaste salle, tout autour, était ornée de gros tonneaux peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des étagères, des bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, cachaient les murs, reflétaient dans la glace, derrière le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or pâle, laque tendre. Mais la curiosité de la maison était, au fond, de l'autre côté d'une barrière de chêne, dans une cour vitrée, l'appareil à distiller que les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols, des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant laquelle venaient rêver les ouvriers soûlards.
___À cette heure du déjeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de quarante ans, le père Colombe, en gilet à manches, servait une petite fille d'une dixainedizaine d'années, qui lui demandait quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumée d'alcool qui semblait épaissir et griser les poussières volantes du soleil.
___Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il était très propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue, riant, montrant ses dents blanches. La mâchoire inférieure un peu proéminentesaillante, le nez légèrement écrasé, il avait de beaux yeux marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frisée se tenait tout debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en caraco d'orléans noir, la tête nue, achevait de manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils étaient près de la rue, à la première des quatre tables rangées le long des tonneaux, devant le comptoir.
___Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il posa les coudes sur la table, avança la face, regarda un instant sans parler la jeune femme, dont le joli visage de blonde avait, ce jour-là, une transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion à une affaire connue d'eux seuls, débattue déjà, il demanda simplement, à demi-voix :
___— Alors, non ? vous dites non ?
___— Oh ! bien sûr, non, monsieur Coupeau, répondit tranquillement Gervaise souriante. Vous n'allez peut-être pas me parler de ça ici. Vous m'aviez promis pourtant d'être raisonnable… Si j'avais su, j'aurais refusé votre consommation.
___Il ne reprit pas la parole, continua à la regarder, de tout près, avec une tendresse hardie et qui s'offrait, passionné surtout pour les coins de ses lèvres, de petits coins d'un rose pâle, un peu mouillé, laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au bout d'un silence, elle dit encore :
___— Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi ; j'ai un grand garçon de huit ans… Qu'est-ce que nous ferions ensemble ?
___— Pardi ! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les autres !
___Mais elle eut un geste d'ennui.
___— Ah ! si vous croyez que c'est toujours amusant ? On voit bien que vous n'avez pas été en ménage… Non, monsieur Coupeau, il faut que je pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne mène à rien, entendez-vous ! J'ai deux bouches à la maison, et qui avalent ferme, allez ! Comment voulez-vous que j'arrive à élever mon petit monde, si je m'amuse à la bagatelle ?… Et puis, écoutez, mon malheur a été une fameuse leçon. Vous savez, les hommes maintenant, ça ne fait plus mon affaire. On ne me repincera pas de longtemps.
___Elle s'expliquait sans colère, avec une grande sagesse, très froide, comme si elle avait traité une question d'ouvrage, les raisons qui l'empêchaient de passer un corps de fichu à l'empois. On voyait qu'elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres réflexions.
___Coupeau, attendri, répétait :
___— Vous me faitescausez bien de la peine, bien de la peine…
___— Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fâchée pour vous, monsieur Coupeau… Il ne faut pas que ça vous blesse. Si j'avais des idées à rire, mon Dieu ! ce serait encore plutôt avec vous qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garçon, vous êtes gentil. On se mettrait ensemble, n'est-ce pas ? et on irait tant qu'on irait. Je ne fais pas ma princesse, je ne dis point que ça n'aurait pas pu arriver… Seulement, à quoi bon, puisque je n'en ai pas envie ? Me voilà chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont à l'école. Je travaille, je suis contente… Hein ? le mieux alors est de rester comme on est.
___Et elle se baissa pour prendre son panier.
___— Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne… Vous en trouverez une autre, allez ! monsieur Coupeau, plus jolie que moi, et qui n'aura pas deux marmots à traîner.
___Il regardait l'œil-de-bœuf, encadré dans la glace. Il la fit rasseoir, en criant :
___— Attendez donc ! Il n'est qu' queonze heures trente-cinq… J'ai encore [÷÷÷÷÷]vingt-cinq minutes… Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des bêtises ; il y a la table entre nous… Alors, vous me détestez, au point de ne pas vouloir faire un bout de causette ?
___Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le désobliger ; et ils parlèrent en bons amis. Elle avait mangé, avant d'aller porter son linge ; lui, ce jour-là, s'était dépêché d'avaler sa soupe et son bœuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en répondant avec complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits à l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, où l'heure du déjeuner mettait un écrasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans l'étranglement étroit des maisons, c'était une hâte de pas, des faces tendues, des bras ballants, un coudoiement sans fin de blouses, de bourgerons et de vieux paletots. Les retardataires, des ouvriers retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussée à grandes enjambées, entraient en face
chez un boulanger ; et, lorsqu'ils reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois portes plus haut, au Veau à deux têtes, manger un ordinaire de six sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, une fruitière qui vendait des pommes de terre frites et des moules au persil ; un défilé continu d'ouvrières et d'apprentis, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de terre et des moules dans des bolstasses (2) ; d'autres, de jolies filles en cheveux, l'air délicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine de monde, d'où sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppés d'un papier gras, une côtelette panée, une saucisse ou un bout de boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussée toujours poissée d'une boue noire, même par les beaux temps, dans le piétinement de la foule en marche, quelques ouvriers quittaient déjà les gargotes, descendaient en bandes, flânant, les mains ouvertes battant les cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des bousculades de la cohue.
___Un groupe s'était formé à la porte de l'Assommoir.
___— Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouée, est-ce que tu payes une tournée de vitriol ?
___Cinq ouvriers entrèrent, se tinrent debout devant le comptoir.
___— Ah ! ce voleur de père Colombe ! reprit la voix. Vous savez, il nous faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres !
___Le père Colombe, paisiblement, servait. Une autre société de trois ouvriers arriva. Peu à peu, les blouses s'amassaient à l'angle du trottoir, faisaient là une courte station, finissaient par se pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussière.
___— Vous êtes bête ! vous ne songez qu'à la saleté ! disait Gervaise à Coupeau avec un sourire. Sans doute que je l'aimais… Seulement, après la façon dégoûtante dont il m'a lâchée…
___Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu ; elle croyait qu'il vivait avec la sœur de Virginie,
à la Glacière, chez cet ami qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne songeait pasguère à courir après lui. Ça lui avait d'abord fait une grosse peine ; elle voulait ⊂⊃même aller se jeter à l'eau ; mais, à présent, elle s'était raisonnée, tout se trouvait pour le mieux. Peut-être qu'avec Lantier elle n'aurait pasjamais pu élever les enfantspetits, tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser les petitsClaude et Étienne, elle ne le flanquerait pas à la porte. Seulement, pour elle, elle se laisseraitferait hacher en morceaux avant de se remettre avec luilaisser toucher du bout des doigts. Et elle disait ces choses en femme résolue, ayant son plan de vie bien arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait pas son désir de l'avoir, plaisantait, tournait tout à l'ordure, lui faisait sur Lantier des questions très-crues, si gaiement, avec des dents si blanches, qu'elle ne pensait pas à se blesser.
___— C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh ! vous n'êtes pas bonne ! Vous donnez le fouet au monde.
___Elle l'interrompit par un long rire. C'était vrai, pourtant, elle avait donné le fouet à cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-là, elle aurait étranglé quelqu'un de bien bon cœur. Et elle se mit à rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, désolée d'avoir tout montré, venait de quitter le quartier. Son visage, pourtant, gardait une douceur [÷÷÷] enfantine ; elle avançait ses mains potelées, en répétant qu'elle n'écraserait pas une mouche ; elle ne connaissait les coups que pour en avoir déjà joliment reçu dans sa vie. Alors, elle en vint à parler de son enfancecauser de sa jeunesse,
à Plassans. Elle n'était point coureuse du tout ; les hommes l'ennuyaient ; quand Lantier l'avait prise, à quatorze ans, elle trouvait ça gentil, parce qu'il se disait son mari et qu'elle croyait jouer au ménage. Son seul défaut, assurait-elle, était d'être très sensible, d'aimer tout le monde, de se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille misères. Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux bêtises, elle rêvait uniquement de vivre toujours ensemble, très-heureux. Et, comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle était bâtie sur le patron des autres femmes ; seulement, on avait tort de croire les femmes toujours acharnées après ça ; les femmes songeaient à leur ménage, se coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d'ailleurs, ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse, morte à la peine, qui avait servi de bête de somme au père Macquart pendant plus de vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que sa mère avait des épaules à démolir les portes en passant ; mais ça n'empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux gens. Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la pauvre femme, que le père Macquart rouait de coups. VingtCent fois, celle-ci lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl, se montrait d'une galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres ; et, sûrement, elle était pousséeavait poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en retard.
___— Oh ! ce n'est presque rien, ça ne se voit pas, dit Coupeau pour faire sa cour.
___Elle hocha le menton ; elle savait bien que ça se voyait ; à quarante ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un léger rire :
___— Vous avez un drôle de goût d'aimer une boiteuse.
___Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avançant la face davantage, la complimenta très crûment en risquant les mots, comme pour la griser. Mais elle disait toujours non de la tête, sans se laisser tenter, caressée pourtant par cette voix câline. Elle écoutait, les regards dehors, paraissant s'intéresser de nouveau à la foule croissante. Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai ; la fruitière retirait sa dernière poêlée de pommes de terre frites, tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes débandées de son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient ; des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferrés, écorchant le pavé dans une glissade ; d'autres, les deux mains au fond de leurs poches, fumaient d'un air réfléchi, les yeux au soleil, les paupières clignotantes. C'était un envahissement du trottoir, de la chaussée, des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes, s'arrêtant au milieu des voitures, faisant dans la rue une mare stagnante, une traînée de blouses, de bourgerons et de vieux paletots, toute pâlie et déteinte sous la nappe de lumière blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine sonnaient ; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des pipes ; puis, le dos arrondi, après s'être appelés d'un marchand de vin à l'autre, certainsils se décidaient à reprendre le chemin de l'atelier, en traînant les pieds. Gervaise s'amusa à suivre trois ouvriers, un grand et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas ; ils finirent par descendre la rue, ils vinrent droit à l'Assommoir du père Colombe.
___— Ah bien ! murmura-t-elle, en voilà trois qui ont un fameux poil dans la main !
___— Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand ; c'est Mes-Bottes, un camarade.
___L'Assommoir s'était empli. On parlait très-fort, avec des éclats de voix qui déchiraient tout d'un coup le murmure gras des enrouements. Des coups de poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous debout, les mains croisées sur le ventre ou rejetées derrière le dos, les buveurs formaient de petits groupes, serrés les uns contre les autres ; il y avait des sociétés, près des tonneaux, qui devaient attendre un grand quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournées au père Colombe.
___— Comment ! c'est cet aristo de Cadet-Cassis ! cria Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur l'épaule de Coupeau. Un joli monsieur qui fume du papier et qui a du linge !… On veut donc épater sa connaissance, on lui paye des douceurs !
___— Hein ! ne m'embête pas ! répondit Coupeau, très-contrarié.
___Mais l'autre ricanait.
___— Suffit ! on est à la hauteur, mon bonhomme… Les mufes sont des mufes, voilà !
___Il tourna le dos, après avoir louché terriblement, en regardant Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayée. La fumée des pipes, l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air chargé d'alcool ; et elle étouffait, prise d'une petite toux.
___— Oh ! c'est vilain de boire ! dit-elle à demi-voix.
___Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de l'anisette, à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l'avait dégoûtée ; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.
___— Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mangé ma prune ; seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal.
___Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était pas mauvais. Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir ! il n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la tête sur le pavé de la
rue Coquenard, en tombant, un jour de ribote, de la gouttière du n° 25 ; et ce souvenir, dans la famille, les rendaientrendait tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase :
___— Dans notre métier, il faut des jambes solides.
___Gervaise avait repris son panier. Elle ne se levait pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles du jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition apparente :
___— Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand'chose… Mon idéal, ca ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage… Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était possible… Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage ; non, ça ne me plairait pas d'être battue… Et c'est tout, vous voyez, c'est tout…
___Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité :
___— Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit… Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi.
___Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite ; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour ; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue ⊂⊃d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre ; pas une fumée ne s'échappait ; à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! il ne se serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce roussin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise eut un frisson, nerveuse comme si elle avait senti une haleine glacée derrière son dos, prise d'un frisson, recula ; et elle tâchait de sourire, en murmurant :
___— C'est bête, ça me fait froid, cette machine… la boisson me fait froid…
___Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur par[÷÷÷÷]fait :
___— Hein ? n'est-ce pas ? ça vaudrait bien mieux : travailler, manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit…
___— Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise… Il n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop… Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.
___Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais elle dit encore non, de la tête, à plusieurs reprises. Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne buvait pas. Bien sûr, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'était pas juré de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnèrent la porte, ils sortirent. Derrière eux, l'Assommoir restait plein, soufflant jusqu'à la rue le bruit des voix enrouées et l'odeur liquoreuse des tournées de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le père Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre qu'à moitié. Lui, était un bon, un chouette, un d'attaque. Ah ! zut ! le singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas à la boîte, il avait la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au Petit bonhomme qui tousse, une mine à poivre de la
barrière Saint-Denis, où l'on buvait du chien tout pur.
___— Ah ! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien ! adieu, et merci, monsieur Coupeau… Je rentre vite.

  

Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne la lâchait pas, répétant :
___— Faites donc le tour avec moi, passez par la
rue de la Goutte-d'Or, ça ne vous allonge guère… Il faut que j'aille chez ma sœur, avant de retourner au chantier… Nous nous accompagnerons.
___Elle finit par accepter, et ils montèrent lentement la rue des Poissonniers, côte à côte, sans se donner le bras. Il lui parlait de sa famille. La mère, maman Coupeau, une ancienne giletière, faisait des ménages, à cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, était le plus jeune de la nichée. L'une de ses sœurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans, travaillait dans les fleurs et habitait la
rue des Moines, aux Batignolles. L'autre, âgée de trente ans et quatre mois, avait épousé un chaîniste, ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'était chez celle-là qu'il allait, rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, à gauche , la maison à la haute porte ronde. Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux ; c'était une économie pour tous les trois. Même, il passait chez eux les avertir de ne pas l'attendre, parce qu'il était invité ce jour-là par un ami.
___Gervaise, qui l'écoutait, lui coupa brusquement la parole pour lui demander en souriant :
___— Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau ?
___— Oh ! répondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donné, parce que je prends généralement du cassis, quand ils m'emmènent de force chez le marchand de vin… Autant s'appeler Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas ?
___— Bien sûr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, déclara la jeune femme.
___Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours là,
derrière le mur de l'octroi, au nouvel hôpital. Oh ! la besogne ne manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de l'année. Il y en avait des mètres et des mètres de gouttières !
___— Vous savez, dit-il, je vois
l'hôtel Boncœur, quand je suis là-haut… Hier, vous étiez à la fenêtre, j'ai fait aller les bras, mais vous ne m'avez pas aperçu.
___Cependant, ils s'étaient déjà engagés d'une centaine de pas dans la rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrêta, levant les yeux, disant :
___— 
Voilà la maison… Moi, je suis né plus loin, au 22… Mais cette maison-là, tout de même, fait un joli tas de maçonnerie ! C'est grand comme une caserne, là dedans !

  

Gervaise haussait le menton, examinait la façade. Sur la rue, il n'y avait quela maison avait cinq étages (3), alignant chacun à la file quinze fenêtres, dont les persiennes noires, aux lames cassées, donnaient un air de ruine à cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques occupaient le rez-de-chaussée : à droite de la porte, une vaste salle de gargottegargote (4) graisseuse ; à gauche, un charbonnier, un mercier et un marchandune marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale qu'elle s'élevait entre deux petites constructions basses, chétives, collées contre elle ; et, carrée, pareille à un bloc de mortier gâché grossièrement, se pourrissant et s'émiettant sous la pluie, elle profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son énorme cube brut, ses flancs non crépis, couleur de boue, d'une nudité interminable de murs de prison, où des rangées de pierres d'attente semblaient des mâchoires caduques, bâillant dans le vide. Mais Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde, s'élevant jusqu'au deuxième étage, creusant un porche profond, à l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande cour. Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, un large ruisseau coulait, roulant une eau rose (5), très-tendre.
___— Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.
___Mais Gervaise refusa de monter avec lui chez sa sœur. Elle l'attendraitGervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put s'empêcher d'aller au bout dude s'enfoncer sous le porche, jusqu'à la loge du concierge, qui était à droite. Et là, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. À l'intérieur, les façades avaient six étages, quatre façades régulières enfermant le carré parfaitvaste carré de la cour.
Chaque côté offait un développement de dix  (6) fenêtres. C'étaient des murailles grises, mangées d'une lèpre jaune, rayées de longues bavures par l'égouttement des toits, qui montaient toutes plates du pavé aux ardoises, sans une moulure ; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux étages, où les caisses béantes des plombs mettaient la tache rougeâtre de leur fonte rouillée. Les fenêtres sans persienne alignaient leursmontraient des vitres nues, d'un vert glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas à carreaux bleus, qui prenaient l'air ; devant d'autres, sur des cordes tendues, des linges séchaient, toute la lessive d'un ménage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les culottes des gamins ; il y en avait une, au troisième, où s'étalait une couche d'enfant, emplâtrée d'une mare d'ordure. Du haut en bas, les logements trop petits crevaient au-dehors, montraientlâchaient des bouts de leur misère par toutes les fentes. En bas, sur chaque facedesservant chaque façade, une porte haute et étroite, sans boiserie, taillée dans le nu du plâtre, creusait une niche,un vestibule lézardé, au fond duquel tournaient les marches boueuses d'un escalier à rampe de fer ; et l'on comptait ainsi quatre escaliers, indiqués par les quatre premières lettres de l'alphabet, de grosses lettres peintes sur le mur ; la lettre A, les jambages effacés, n'était plus qu'un mince accent circonflexe. À droite, à gauche, en face, les . Les rez-de-chaussée se trouvaientétaient aménagés en vastesimmenses ateliers, fermés par des vitrages ⊂⊃noirs de poussière : la forge d'un serrurier y flambait ; on entendait plus loin les coups de rabot d'un menuisier ; tandis que, près de la loge, un laboratoire de teinturier lâchait à gros bouillons cette eauce ruisseau d'un rose  (5) tendre coulant sous le porche. La cour, salie de flaques d'eau teintée, de copeaux, d'escarbilles de charbon, plantée d'herbe sur ses bords, entre ses pavés disjoints,Salie de flaques d'eau teintée, de copeaux, d'escarbilles de charbon, plantée d'herbe sur ses bords, entre ses pavés disjoints, la cour s'éclairait d'une clarté crue, comme coupée en deux par la ligne où le soleil s'arrêtait, une ligne qui descendait de biais le long des façades. Du côté de l'ombre, à l'endroit où le soleil ne venait jamais,autour de la fontaine dont le robinet entretenait là une continuelle humidité, trois petites poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes pleines de bouecrottées. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du sixième étage à la courau pavé, remontait, surprise de cette énormité, se sentant au milieu d'un organe vivant, au cœur même d'une ville, intéressée par la maison, comme si elle avait ⊂⊃eu devant elle une personne géante dont elle écoutait le jeu puissant des membres au travail.
___— Est-ce que madame demande quelqu'un ? cria la concierge, intriguée, en paraissant à la porte de la loge.
___Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle retourna vers la rue ; puis, comme Coupeau tardait, elle revint, attirée, regardant de nouveauencore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi les loques pendues aux fenêtres, des coins de gaieté riaient, une giroflée fleurie dans un pot, une cage de serins d'où tombait un gazouillement, des miroirs à barbe mettant au fond de l'ombre des éclats d'étoiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagné par les sifflements réguliers de sa varlope ; pendant que, dans l'atelier de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait une grosse sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les croisées ouvertes, sur le fond de la misère entrevue, des enfants montraient leurs têtes barbouillées et rieuses, des femmes cousaient, avec des profils calmes penchés sur l'ouvrage. C'était la reprise de la tâche après le déjeuner, les chambres vides des hommes travaillant au-dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupée uniquement du bruit des métiers, du bercement de quelqued'un refrain, toujours le même, répété pendant des heures. La cour seulement était un peu humide. Si Gervaise avait demeuré là, elle aurait voulu un logement au fond, du côté du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas dans la cour, elle respirait cette odeur fade des logis pauvres, une odeur mouillée de poussière ancienne, de saleté rance ; mais, comme l'âcreté des eaux de teinture dominait, elle trouvait que ça sentait beaucoup moins mauvais qu'à l'hôtel Boncœur. Et elle choisissait déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l'encoignure de gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de haricots d'
Espagne, dont les tiges minces commençaient à s'enrouler autour d'un berceau de ficelles.
___— Je vous ai fait attendre, hein ? dit Coupeau, qu'elle entendit tout d'un coup près d'elle. C'est une histoire, quand je ne dîne pas chez eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma sœur a acheté du veau.
___Et comme elle avait eu un léger tressaillement de surprise, il continua, en promenant à son tour ses regards :
___— Vous regardiez la maison. C'est toujours loué du haut en bas. Il y a trois cents locataires, je crois… Moi, si j'avais eu des meubles, j'aurais guetté un cabinet… On serait bien ici, n'est-ce pas ?
___— Oui, on serait bien, murmura Gervaise. À
Plassans, ce n'était pas si peuplé, dans notre rue… Tenez, c'est gentil, cette fenêtre, au cinquième, avec des haricots.

  

Alors, avec son entêtement, il lui demanda encore si elle voulait. Dès qu'ils auraient un lit, ils loueraient là. Mais elle se sauvait, elle se hâtait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses bêtises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sûr pas sous la même couverture que lui. Et, quand elle eut fait quelques pas sur le trottoir de la rue, elle se retourna en jetant un dernier regard, hochant la tête, comme pour [÷÷÷÷]ter son serment (7).CependantPourtant, Coupeau, en la quittant devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la sienne sa main qu'elle lui abandonnait, avec son bon sourire, en toute amitié.

  

Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier zingueur continuèrent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le moyen de coudre le soir à toutes sortes de chiffons. Il y avait des femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche ; mais, sacré mâtin ! elle ne leur ressemblait guère, elle prenait trop la vie au sérieux ! Alors, elle riait, elle se défendait modestement. Pour son malheur, elle n'avait pas été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à ses premières couches, dès quatorze ans ; elle revenait sur les litres d'anisette vidés avec sa mère, autrefois. Son malheurL'expérience la corrigeait un peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une grosse volonté ; elle était très-faible, au contraire, bête comme une oie avec les gens ; elle se laissait aller où on la poussait, par crainte de causer de la peine à quelqu'un ; il lui fallait se roidir à deux bras pour ne pas glisser. Toujours elle montrait une grande peur de la tentation, répétant que si elle tournait mal, ce serait de la faute des autres. Elle rêvait. Son rêve était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise société, disait-elle, c'était comme un coup d'assommoir, ça vous cassait le crâne, ça vous aplatissait une femme en moins de rien. Et elle se défiait,Elle se sentait prise d'une sueur devant l'avenir, ⊂⊃ et se comparait à un sou lancé en l'air, retombant pile ou face, selon les hasards du pavé. Tout ce qu'elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés sous ses yeux d'enfant, lui donnaient une fière leçon. Alors,Mais Coupeau la plaisantait de ses idées noires, la ramenait à tout son courage, en essayant de lui pincer les hanches ; elle le repoussait, lui allongeait des claques sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme faible, elle n'était pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi ! On aurait toujours bien la niche et la pâtée. Le quartier lui semblait propre, à part une bonne moitié des soûlards dont on aurait pu débarrasser les ruisseaux. Il n'était pas méchant diable, tenait parfois des discours très-sensés, avait même un brin de coquetterie, une raie soignée sur le côté de la tête, de jolies cravates, une paire de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une effronterie de singe, une drôlerie gouailleuse d'ouvrier parisien, pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune.
___Tous deux en étaient venus àavaient fini par se rendre une foule de services, à l'hôtel Boncœur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses commissions, portait ses paquets de linge ; souvent, le soir, comme il revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le boulevard extérieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait dans l'étroit cabinet où il couchait, sous les toits ; et elle visitait les ses vêtements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de toile. Une grande familiarité s'établissait entre eux. Elle ne s'ennuyait pas, quand il était là, amusée des chansons qu'il apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter toujours contre ses jupes, s'allumait de plus en plus. Il était pincé, et ferme ! Ça finissait par le gêner. Il riait toujours, mais l'estomac si mal à l'aise, si serré, qu'il ne trouvait plus ça drôle. Les bêtises continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier : « Quand est-ce ? » Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, descendaitse rendait chez elle avec ses pantoufles à la main, comme pour emménager. Elle en plaisantait, passait très bien sa journée sans une rougeur dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il la faisait vivre. Pourvu qu'il ne fût pas brutal, elle lui tolérait tout. Elle se fâcha seulement un jour où, voulant lui prendre un baiser de force, il lui avait arraché des cheveux.

  

Vers la dernière semaineles derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaieté. Il devenait tout chose. Gervaise, inquiète de certains regards, se barricadait la nuit. Puis, après une bouderie qui avait duré du dimanche au mardi, tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper à sa portechez elle, vers les onze heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir ; mais il avait la voix si douce et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode poussée contre la porte. Quand il fut entré, elle le crut malade, tant il lui parut pâle, les yeux rougis, le visage marbré. Et il restait debout, bégayant, hochant la tête. Non, non, il n'était pas malade. Il pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre ; il pleurait comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas être entendu des voisins. Voilà trois nuits qu'il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas continuer comme ça.
___— Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serrée, sur le point d'être repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas ?… Nous allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis décidé.
___Gervaise montramontrait une grande surprise. Elle était très grave.
___— Oh ! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez chercher là ! Je ne vous ai jamais demandé cette chose, vous le savez bien… Ça ne me convenait pas, voilà tout… Oh ! non, non, c'est sérieux, maintenant ; réfléchissez, je vous en prie.
___Mais il continuait à hocher la tête, d'un air de résolution inébranlable. C'était tout réfléchi. Il était descendu, parce qu'il avait besoin de passer une bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-être ! Dès qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On causerait le lendemain.
___— Bien sûr, non, je ne dirai pas oui comme ça, reprit Gervaise. Je ne tiens pas à ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir poussé à faire une bêtise… Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de vous entêter. Vous ignorez vous-même ce que vous éprouvez pour moi. Si vous ne me rencontriez pas de huit jours, ça vous passerait, je parie. Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première, et puis les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embêtés… Asseyez-vous là, je veux bien causer tout de suite.
___Alors, jusqu'à une heure du matin, dans la chambre noire, à la clarté fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discutèrent leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas réveiller les deux enfants, Claude et Étienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la tête sur le même oreiller. Et Gervaise revenait toujours à eux, les montrait à Coupeau ; c'était là une drôle de dot qu'elle lui apportait, elle ne pouvait pas vraimentvraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle était prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le quartier ? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire ; ce ne serait guère propre, quand on le verrait lles verrait s'épouser, au bout de deux mois à peine. À toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait par des haussements d'épaules. Il se moquait bien du quartier ! Il ne mettait pas son nez dans les affaires des autres ; il aurait eu trop peur de le salir, d'abord ! Eh bien ! oui, elle avait eu Lantier avant lui. Où était le mal ? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amènerait pas des hommes dans son ménage, comme tant de femmes, et des plus riches. Quant aux enfants, ils grandiraient, on les élèverait, parbleu ! Jamais il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de plus de qualités. D'ailleurs, ce n'était pas tout ça, elle aurait pu rouler sur les trottoirs, être laide, fainéante, dégoûtante, avoir une séquelle d'enfants crottés, ça n'aurait pas compté à ses yeux : il la voulait.
___— Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son poing sur son genou d'un martèlement continu. Vous entendez bien, je vous veux… Il n'y a rien à dire à ça, je pense ?
___Gervaise, peu à peu, s'attendrissait. Une lâcheté du cœur et des sens la prenait, au milieu de ce désir brutal dont elle se sentait enveloppée. Elle ne hasardait plus que des objections de plus en plus faiblestimides, les mains tombées sur ses jupes, la face noyée de douceur. Du dehors, par la fenêtre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute mèche rougeâtre charbonnait ; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couché sur le dos, au milieu du boulevard ; tandis que, très loin, au fond de quelque restaurant, un violon jouait un quadrille canaille à quelque noce attardée, une petite musique cristalline, nette et déliée comme une phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme à bout d'arguments, silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait vers lui. Elle était dans une de ces heures d'abandon dont elle se méfiait tant, gagnée, trop émue pour rien refuser et faire de la peine à quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait ; il se contenta de lui serrer les poignets à les broyer, pour prendre possession d'elle ; et ils eurent tous les deux un soupir, à cette légère douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur tendresse.
___— Vous dites oui, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
___— Comme vous me tourmentez ! murmura-t-elle. Vous le voulez ? eh bien, oui… Mon Dieu, nous faisons là une grande folie, peut-être.
___Il s'était levé, l'avait empoignée par la taille, lui appliquait un rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse faisait un gros bruit, il s'inquiéta le premier, regardant Claude et Étienne, marchant à pas de loup, baissant la voix.
___— Chut ! soyons sages, dit-il, il ne faut pas réveiller les gosses… À demain.
___Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta près d'une heure assise au bord de son lit, sans songer à se déshabiller. Elle était touchée, ⊂⊃elle trouvait Coupeau très-honnête ; car elle avait bien cru un moment que c'était fini, qu'il allait coucher là. L'ivrogne, en bas, sous la fenêtre, avait une plainte plus rauque de bête perdue. Au loin, le violon à la ronde canaille se taisait.
___Les jours suivants, Coupeau voulut décider Gervaise à monter un soir chez sa sœur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, très-timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du ménage. Sans doute il ne dépendait pas de sa sœur, qui n'était même pas l'aînée. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains, car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille, les Lorilleux passaient pour gagner jusqu'à dix francs par jour ; et ils tiraient de là une véritable autorité. Coupeau n'aurait pas osé se marier, sans qu'ils eussent avant tout accepté sa femme.
___— Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos projets, expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu ! que vous êtes enfant ! Venez ce soir… Je vous ai avertie, n'est-ce pas ? Vous trouverez ma sœur un peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils sont très-vexés, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez eux, et ce sera une économie de moins. Mais ça ne fait rien, ils ne vous mettront pas à la porte… Faites ça pour moi, c'est tout à faitabsolument nécessaire.

  

Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant, elle céda. Coupeau vint la chercher à huit heures et demie. Elle s'était habillée : une robe noire, avec un châle à palmes jaunes en mousseline de laine imprimée, et un bonnet blanc garni d'une petite dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait économisé les sept francs du châle et les deux francs cinquante du bonnet ; la robe était une vieille robe nettoyée et refaite.
___— Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le tour par la
rue des Poissonniers. Oh ! ils commencent à s'habituer à l'idée de me voir marié. Ce soir, ils ont l'air très gentil… Et puis, si vous n'avez jamais vu faire des chaînes d'or, ça vous amusera à regarder. Ils ont justement une commande pressée pour lundi.
___— Ils ont de l'or chez eux ? demanda Gervaise.
___— Je crois bien ! il y en a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout.

  

Cependant, ils s'étaient engagés sous la haute porte ronde et avaient traversé la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixième, escalier B. Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la lâcher. Elle leva les yeux, cligna les paupières, en apercevant la haute tour creuse de la cage de l'escalier, éclairée par trois becs de gaz, de deux étages en deux étages ; le dernier, tout en haut, avait l'air d'une étoile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux autres jetaient de longues clartés, étrangement découpées, le long de la spirale interminable des marches.
___— Hein ? dit le zingueur en arrivant au palier du premier étage, ça sent joliment la soupe à l'ognon. On a mangé de la soupe à l'ognon pour sûr.
___En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches graisseuses, les murs éraflés montrant le plâtre, était encore plein d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs s'enfonçaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en jaune, noircies à la serrure par la crasse des mains ; et, au ras de la fenêtre, le plomb soufflait une humidité fétide, dont la puanteur se mêlait à l'âcreté de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussée au sixième, des bruits de vaisselle, des poêlons qu'on barbotait, des casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les récurer. Au premier étage, Gervaise aperçut, dans l'entrebâillement d'une porte, sur laquelle le mot : Dessinateur, était écrit en grosses lettres, deux hommes attablés devant une toile cirée desservie, causant furieusement, au milieu de la fumée de leurs pipes. Le second étage et le troisième, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs étouffés d'un enfant qui s'endormait, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau courante, sans paroles distinctes ; et elle put lire des pancartes clouées, portant des noms : Madame Gaudron, cardeuse, et plus loin : Monsieur Madinier, atelier de cartonnage. On se battait au quatrième : un piétinement dont le plancher tremblait, des meubles culbutés, un effroyable tapage de jurons et de coups ; ce qui n'empêchait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquième, Gervaise dut souffler ; elle n'avait pas l'habitude de monter ; ce mur qui tournait toujours, ces logements entrevus qui défilaient, lui cassaient la tête. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier ; le père lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, près du plomb, tandis que la mère, adossée à la rampe, nettoyait le bambin, avant d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme : ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixième, il se retourna pour l'aider d'un sourire. Elle, la tête levée, cherchait d'où venait un filet de voix, qu'elle écoutait depuis la première marche, clair et perçant, dominant les autres bruits. C'était, sous les toits, une petite vieille qui chantait en habillant des poupées à treize sous. ElleGervaise vit encore, au moment où une grande fille blonde rentrait avec un seau dans la une chambre voisine, un lit défait, où un homme en manches de chemise attendait, vautré, les yeux en l'air ; sur la porte refermée, une carte de visite écrite à la main indiquait : Mademoiselle Clémence, repasseuse
 (8). Alors, tout en haut, les jambes cassées, l'haleine courte, elle eut la curiosité de se pencher au-dessus de la rampe ; maintenant, c'était le bec de gaz d'en bas qui semblait une étoile, au fond du puits étroit des six étages ; et les odeurs, la vie énorme et grondante de la maison, lui arrivaient dans une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet, se hasardant là, comme au bord d'un gouffre.
___— Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau. Oh ! c'est un voyage !
___Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la première encore à gauche, la seconde à droite. Le corridor s'allongeait toujours, se bifurquait, resserré, lézardé, décrépi, de loin en loin éclairé par une mince flamme de gaz ; et les portes uniformes, à la file comme des portes de prison ou de couvent, continuaient à montrer, presque toutes grandes ouvertes, des intérieurs de misère et de travail, que la chaude soirée de juin emplissait d'une buée rousse. Enfin, ils arrivèrent à un bout de couloir complètement sombre.
___— Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention ! tenez-vous au mur ; il y a trois marches au milieu.
___Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurité, prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive clarté s'étala sur le carreau. Ils entrèrent.
___C'était une pièce étranglée, une sorte de boyau, qui semblait le prolongement même du corridor. Un rideau de laine déteinte, en ce moment relevé par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier compartiment contenait un lit, poussé sous un angle du plafond mansardé, un poêle de fonte encore tiède du dîner, deux chaises, une table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour qu'elle pût tenir entre le lit et la porte. Dans le second compartiment se trouvait installé l'atelier : au fond, une étroite forge avec son soufflet ; à droite, un étau scellé au mur, sous une étagère où traînaient des ferrailles ; à gauche, auprès de la fenêtre, un établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles, de scies microscopiques, grasses et très-sales.
___— C'est nous ! cria Coupeau, en s'avançant jusqu'au rideau de laine.
___Mais on ne répondit pas tout de suite. Gervaise, très-fort émotionnée, remuée surtout par cette idée qu'elle allait entrer dans un lieu plein d'or, se tenait derrière l'ouvrier, balbutiant, hasardant des hochements de tête, pour saluer. La grande clarté, une lampe brûlant sur l'établi, un brasier de charbon flambant dans la forge, accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, à l'aide d'une grosse tenaille, un fil de métal noir, qu'elle passait dans les trous d'une filière fixée à l'étau. Devant l'établi, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'épaules plus grêles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacité de singe, à un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux. Ce fut le mari qui leva le premier la tête, une tête aux cheveux rares, d'une pâleur jaune de vieille cire, longue et souffrante.
___— Ah ! c'est vous, bien, bien ! murmura-t-il. Nous sommes pressés, vous savez… N'entrez pas dans l'atelier, ça nous gênerait. Restez dans la chambre.
___Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet verdâtre d'une boule d'eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur son ouvrage un rond de vive lumière.
___— Prends les chaises ! cria à son tour madame Lorilleux. C'est cette dame, n'est-ce pas ? Très bien, très bien !
___Elle avait roulé le fil ; elle le porta à la forge, et là, activant le brasier avec un large éventail de bois, elle le mit à recuire, avant de le passer dans les derniers trous de la filière.
___Coupeau avança les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La pièce était si étroite, qu'il ne put se caser à côté d'elle. Il s'assit en arrière, et il se penchait pour lui donner, dans le cou, des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par l'étrange accueil des Lorilleux, mal à l'aise sous leurs regards obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empêchait d'entendre. Elle trouvait la femme très-vieille pour ses trente ans, l'air revêche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, roulés sur sa camisole défaite. Le mari, d'une année plus âgé seulement, lui semblait un vieillard, aux minces lèvres méchantes, en manches de chemise, les pieds nus dans des pantoufles éculées. Et ce qui la consternait surtout, c'était la petitesse de l'atelier, les murs barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la saleté noire traînant là dans un bric à brac de marchand de vieux clous. Il faisait terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie de Lorilleux ; tandis que madame Lorilleux se décidait à retirer sa camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombés.
___— Et l'or ? demanda Gervaise à demi-voix.
___Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute cette crasse, le resplendissement qu'elle avait rêvé.
___Mais Coupeau s'était mis à rire.
___— L'or ? dit-il ; tenez, en voilà, en voilà encore, et en voilà à vos pieds !
___Il avait indiqué successivement le fil aminci que travaillait sa sœur, et un autre paquet de fil, pareil à une liasse de fil de fer, accroché au mur, près de l'étau ; puis, se mettant à quatre pattes, il venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le carreau de l'atelier, un déchet, un brin semblable à la pointe d'une aiguille rouillée. Mais Gervaise se récriait. Ce n'était pas de l'or, peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du fer ! Il dut mordre le déchet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait ses explications : les patrons fournissaient l'or en fil, tout allié ; les ouvriers le passaient d'abord par la filière pour l'obtenir à la grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois pendant l'opération, afin qu'il ne cassât pas. Oh ! il fallait une bonne poigne et de l'habitude ! Sa sœur empêchait son mari de toucher aux filières, parce qu'il toussait un peu. Elle avait de fameux bras, il lui avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu.
___Cependant, Lorilleux, pris d'un accès de toux, se pliait sur son tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix suffoquée, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eût constaté la chose uniquement pour lui :
___— Moi, je fais la colonne.
___Coupeau força Gervaise à se lever. Elle pouvait bien s'approcher un peu, elle verrait. Le chaîniste consenticonsentit d'un grognement. Il enroulait le fil préparé par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier très-mince. Puis, il donna un léger coup de scie, qui tout le long du mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite, il souda. Les maillons étaient posés sur un gros morceau de charbon de bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un verre salecassé, à côté de lui ; et, rapidement, il les rougissait à la lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une centaine de maillons, il se remit une fois encore à son travail menu, appuyé au bord de la cheville de son établi, un bout de planchette que le frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille à la pince, la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille supérieure déjà en place, la rouvrait à l'aide d'une pointe ; cela avec une régularité continue, les mailles succédant aux mailles, si vivement, que la chaîne s'allongeait peu à peu sous les yeux de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de bien comprendre.
___— C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forçat, la gourmette, la corde. Mais ça, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne.
___Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en continuant à pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs :
___— Écoute donc, Cadet-Cassis !… Je faisaisJ'établissais un calcul, ce matin. J'ai commencé à douze ans, n'est-ce pas ? Eh bien ! sais-tu quel bout de colonne j'ai dû faire au jour d'aujourd'hui.
___Il leva sa face pâle, cligna ses paupières rougies.
___— Huit mille mètres, entends-tu ! Deux lieues !… Hein ! un bout de colonne de deux lieues ! Il y a de quoi entortiller le cou à toutes les femelles du quartier… Et, tu sais, le bout s'allonge toujours. J'espère bien aller
de Paris à Versailles.
___Gervaise était retournée s'asseoir, désillusionnée, trouvant tout très-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Elle restait gênée, avec le vif désir d'abréger sa visite. Ce qui la gênait surtout, c'était le silence gardé sur son mariage, sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement pas venue. Les Lorilleux continuaient à la regarder à peine, semblaient la traiter en curieuse importune amenée par Coupeau. Et une conversation s'étant enfin engagée, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame Lorilleux demanda à son frère s'il n'avait pas entendu en montant les gens du quatrième se battre. Ces Bénard s'assommaient tous les jours ; le mari rentrait soûl comme un cochon ; la femme aussi avait bien des torts, elle criait des choses dégoûtantes. Puis, on parla du dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur criblé de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des camarades ; on le savait l'amant de cœur de la grande bringue du second, une souillon à ne pas prendre du bout des pincettes. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que d'une patte ; le patron avait encore congédié deux ouvrières la veille ; ce serait pain bénit s'il faisait la culbute, car il mangeait tout, il laissait ses enfants le derrière nu. Madame Gaudron cardait drôlement ses matelas : elle se trouvait encore enceinte, ce qui finissait par n'être guère propre, à son âge. Le propriétaire venait de donner congé aux Coquet, du cinquième ; ils devaient trois termes ; puis, ils s'entêtaient à allumer leur fourneau sur le carré ; même que, le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixième, en reportant ses poupées, était descendue à temps pour empêcher le petit Linguerlot d'avoir le corps tout brûlé. Quant à mademoiselle Clémence, la repasseuse (8), elle se conduisait comme elle l'entendait, mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possédait un cœur d'or. Hein ! quel dommage, une belle fille pareille aller avec tous les hommes ! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour sûr.
___— Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa femme, en lui donnant le bout de chaîne auquel il travaillait depuis le déjeuner. Tu peux la dresser.
___Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lâche pas aisément une plaisanterie :
___— Encore quatre pieds et demi… Ça me rapproche de Versailles.
___Cependant, madame Lorilleux, après l'avoir fait recuire, dressait la colonne, en la passant à la filière de réglage. Elle la mit ensuite dans une petite casserole de cuivre à long manche, pleine d'eau seconde, et la dérocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau poussée par Coupeau, dut suivre cette dernière opération. Quand la chaîne fut dérochée, elle devint d'un rouge sombre. Elle était finie, prête à livrer.
___— On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les polisseuses qui frottent ça avec du drap.
___Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La chaleur, de plus en plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermée, parce que le moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait toujours paspas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira légèrement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commençait, d'ailleurs, à être également embarrassé et vexé de cette affectation de silence.
___— Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler.
___Il piétina un instant, il attendit, espérant un mot, une allusion quelconque. Enfin, il se décida à entamer les choses lui-même.
___— Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le témoin de ma femme.
___Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec un ricanement ; tandis que sa femme, lâchant les filières, se plantait au milieu de l'atelier.
___— C'est donc sérieux ? murmura-t-il. Ce sacré Cadet-Cassis, on ne sait jamais s'il veut rire.
___— Ah ! oui, madame est la personne, dit à son tour la femme en dévisageant Gervaise. Mon Dieu ! nous n'avons pas de conseil à vous donner, nous autres… C'est une drôle d'idée de se marier tout de même. Enfin, si ça vous va à l'un et à l'autre. Quand ça ne réussit pas, on s'en prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit pas souvent, pas souvent, pas souvent…
___La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tête, passant de la figure de la jeune femme à ses mains, à ses pieds, comme si elle avait voulu la déshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle dut la trouver mieux qu'elle ne comptait.
___— Mon frère est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pincé. Sans doute, la famille aurait peut-être désiré… On fait toujours des projets. Mais les choses tournent si drôlement… Moi, d'abord, je ne veux pas me disputer. Il nous aurait amené la dernière des dernières, je lui aurais dit : Épouse-la et fiche-moi la paix… Il n'était pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il ne jeûnait guère. Et toujours sa soupe chaude, juste à la minute… Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse, tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine ?
___— Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste.
___— Et vous avez deux enfants, madame. Ah ! ça, par exemple, je l'ai dit à mon frère : Je ne comprends pas comment tu épouses une femme qui a deux enfants… Il ne faut pas vous fâcher, si je prends ses intérêts ; c'est bien naturel… Vous n'avez pas l'air fort, avec ça… N'est-ce pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort ?
___— Non, non, je le pensais ; elle n'est pas forte.
___Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, à leurs regards obliques et au pincement de leurs lèvres, qu'ils y faisaient allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son mince châle à palmes jaunes, répondant par des monosyllabes, comme devant des juges. Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier :
___— Ce n'est pas tout ça… Ce que vous dites et rien, c'est la même chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calculé sur l'almanach. Est-ce convenu ? ça vous va-t-il ?
___— Oh ! ça nous va toujours, dit sa sœur. Tu n'avais pas besoin de nous consulter… Je n'empêcherai pas Lorilleux d'être témoin. Je veux avoir la paix.
___Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi s'occuper, avait fourré le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont le carreau de l'atelier était recouvertcouvert ; puis, de peur d'avoir dérangé quelque chose en le retirant, elle s'était baissée, tâtant avec la main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les doigts avec méfiance.
___— Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ça se colle sous les souliers, et ça s'emporte, sans qu'on le sache.
___Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme de déchet. Et il montra la patte de lièvre avec laquelle il brossait les parcelles d'or restées sur la cheville, et la peau étalée sur ses genoux, mise là pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait soigneusement l'atelier ; on gardait les ordures, on les brûlait, on passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'à vingt-cinq et trente francs d'or.
___Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise.
___— Mais il n'y a pas à se fâcher, murmura-t-elle, avec un sourire aimable. Madame peut regarder ses semelles.
___Et Gervaise, très-rouge, se rassit, leva les pieds, fit voir qu'il n'y avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant : Bonsoir ! d'une voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit à son tour, après avoir balbutié une phrase de politesse : elle espérait bien qu'on se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux s'étaient déjà remis à l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier, où la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise glissé sur l'épaule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un nouveau fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les muscles se roulaient, pareils à des ficelles. Le mari, courbé sous la lueur verte de la boule d'eau, recommençant un bout de chaîne, ployait la maille à la pince, la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille supérieure, la rouvrait à l'aide d'une pointe, continuellement, mécaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face.
___Quand Gervaise déboucha des corridors sur le palier du sixième, elle ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux :
___— Ça ne promet pas beaucoup de bonheur.
___Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux lui revaudrait cette soirée-là. Avait-on jamais vu un pareil grigou ! croire qu'on allait lui emporter trois grains de sa poussière d'or ! Toutes ces histoires, c'était de l'avarice pure. Sa sœur avait peut-être cru qu'il ne se marierait jamais, pour lui économiser quatre sous sur son pot-au-feu ? Enfin, ça se ferait quand de même
 (9) le 29 juillet. Il se moquait pas mal d'eux !
___Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours le cœur gros, tourmentée d'une bête de peur, qui lui faisait fouiller avec inquiétude les ombres grandies de la rampe. À cette heure, l'escalier dormait, désert, éclairé seulement par le bec de gaz du second étage, dont la flamme rapetissée mettait, au fond de ce puits de ténèbres, la goutte de clarté d'une veilleuse. Derrière les portes fermées, on entendait le gros silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés au sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la repasseuse
 (8), tandis qu'un filet de lumière glissait par la serrure de mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize sous. En bas, chez madame Gaudron, un enfant continuait à pleurer. Et les plombs soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la grande paix, noire et muette.
___Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon d'une voix chantante, Gervaise se retourna, regarda une dernière fois la maison. Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune, découpant les lignes sales de ses gouttières, perdue, noyée d'ombre. Les façades grises, comme nettoyées de leur lèpre et badigeonnées d'ombre, s'étendaient, montaient ; et elles étaient plus nues encore, toutes plates, déshabillées des loques séchant le jour au soleil. Les fenêtres closes dormaient. Quelques-unes, éparses, vivement allumées, ouvraient des yeux, semblaient faire loucher certains coins. Au-dessus de chaque vestibule, de bas en haut, à la file, les vitres des six paliers, blanches d'une lueur pâle, dressaient une tour étroite de lumière. Un rayon de lampe, tombé de l'atelier de cartonnage, au second, mettait une traînée jaune sur le pavé de la cour, trouant les ténèbres qui noyaient, aux quatre bords, les larges baies des les ateliers du rez-de-chaussée. Et, du fond de ces ténèbres, dans le coin humide, à gauche, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence, tombaient une à une du robinet mal tourné de la fontaine. Alors, il sembla à Gervaise que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à ses épaules. C'était toujours sa bête de peur, un enfantillage dont elle souriait ensuite.
___— Prenez garde ! cria Coupeau.
___Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare, qui avait coulé de la teinturerie. Ce jour-là, la mare était bleue, d'un azur profond de ciel d'été, où la petite lampe de nuit du concierge allumait des étoiles.

  

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
(1)  Voir l'annexe de la page des plans, et plus particulièrement le paragraphe e.
(2)  Zola avait écrit initialement tasses, qu'il a biffé et remplacé par bols ; mais le texte imprimé reviendra à tasses.
(3)  Le manuscrit insiste plus encore que le texte définitif sur un caractère un peu mystérieux du bâtiment : qu'advient-il donc du sixième étage (celui des Lorilleux), en façade ? Peut-être faut-il relier cette indication aux pierres d'attente dont il est question un peu plus loin dans la description.
(4)  gargotte se rencontre jusqu'à la fin du XIXème siècle.
(5)  (5)  Zola avait d'abord écrit bleue et bleu, couleur qu'il réservera ensuite à la seconde visite de Gervaise.
(6)  Toute la phrase a donc été supprimée ; mais le texte initial avait quatorze fenêtres (écho des quinze mentionnées précédemment ?), avant d'être remplacé par dix Dans la gravure de Gaston La Touche représentant Gervaise en train d'attendre Coupeau dans la cour (que l'on peut trouver en divers endroits sur Internet, notamment à la fin du dossier consacré par la BNF aux Explorations dans le quartier de la Goutte-d'Or à Paris), on ne trouve plus que huit fenêtres par étage et par façade.
(7)  Peut-être [se] répéter.
(8) (8) (8)  Dans le texte initial, on avait à faire à mademoiselle Claire, brocheuse.
(9)  Zola avait d'abord écrit tout de même puis a barré tout pour le remplacer par quand, en oubliant de.

 
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