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Oyiwen ed tanemertPage mise à jour le 4 mai 2017 vers 05h40 TUC    


Sommaire
Chapitre IerChapitre IIChapitre IIIChapitre IVChapitre VChapitre VI

 

Chapitre VIIChapitre VIIIChapitre IXChapitre XChapitre XIChapitre XIIChapitre XIII

Pour afficher une présentation, placer le bouton gris en haut de l'écran puis le curseur de la souris sur le bouton.

____________Le texte et ses variantes
Présentation : le texte et ses variantes

___Quatre états successifs du texte ont été pris en compte dans ces pages :
  1. le manuscrit [qui comporte des lacunes dans les chapitres VII, VIII, IX, XI et XII] ;
  2. l'édition en feuilleton : chapitres VII à XIII publiés dans La République des Lettres
    ____[les chapitres I à VI parus dans Le Bien public semblent introuvables] ;
  3. l'édition originale de janvier 1877 ;
  4. la soixante-huitième édition, de 1879, dont on a considéré qu'elle donnait le texte définitif du roman.
___L'ensemble de ces documents peut être consulté et téléchargé sur le site de la BNF à partir de la page d'accueil de Gallica  en entrant dans la zone de recherche Zola Assommoir puis en cliquant sur la loupe (hors de la liste déroulante).
___On dispose donc, selon les passages, de trois ou quatre versions ; le texte s'affichant par défaut ci-dessous reproduit (dans toute la mesure du possible) l'état final du manuscrit.
___Quand toutes les versions dont on dispose sont d'accord, le texte est en gris ; quand le manuscrit diffère de l'édition définitive, le texte est en ocre ; dans ce cas, si l'on place dessus le curseur de la souris, le texte définitif se substitue à celui du manuscrit ; la couleur de ce texte alternatif varie selon la persistance du manuscit dans les versions imprimées :

manuscritfeuilletonédition originaleédition de 1879Suppression
texte du manuscrittexte définitiftexte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte du manuscrit *texte définitif  

Cas particuliers_______________________* ou texte du feuilleton si le manuscrit manque
q.si le manuscrit comporte un passage supprimé dans la versions définitive, l'espace occupé par ce passage
_est remplacé par une bande de couleur (voir la colonne de droite dans le tableau ci-dessus) ;
w⊂⊃ signale un ajout dans le texte imprimé ; placer dessus le curseur de la souris pour afficher ce texte ajouté ;
e[÷÷] passage illisible (tache, déchirure) ;
r changement de paragraphe propre au manuscrit ;
t texte  passage biffé dans le manuscrit (sans être remplacé) mais qu'il a paru intéressant de restituer ;
yles autres cas font l'objet d'une note explicative.
uenfin, on trouvera dans cette annexe toutes les précisions utiles (ou inutiles) sur les principes adoptés.
NB- Pour que le texte change, il faut parfois déplacer le curseur le long de la ligne.

____________Chronologie et lieux
Présentation : chronologie et lieux

___Les pages sont traitées pour afficher diverses informations contextuelles.

Cliquer sur un passage quelconque affiche une bulle indiquant la date à laquelle le passage est censé se dérouler ;
NB- L'affichage de ces bulles repose sur un script publié par Olivier Hondermarck (on peut trouver ce script, parmi bon nombre d'autres, à cette adresse).
  • Cliquer sur une mention de lieu affiche une carte permettant de situer ce lieu et ceux qui l'environnent (dans le texte comme dans l'espace) ;
    NB1- malgré tous les efforts, certains noms traversent  la carte affichée ;
    NB2- dans ces cartes, les noms en italiques signalent les lieux dont la localisation exacte n'a pas pu être établie ;
    NB3- dans le texte ci-dessous, il n'est évidemment pas possible de marquer et traiter un nom déjà marqué comme variante textuelle ; dans ce cas, le nom est suivi de [¶] ; la carte s'affiche en cliquant sur cette marque.
  • Cliquer dans la marge de droite ouvre l'Atlas
    … dans le même onglet ou la même fenêtre  
    (curseur en forme de petite main)  
    ¯d… dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre
        (curseur en forme de sablier)
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur la carte générale du quartier
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur le plan de la grande maison
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur une carte particulière indiqué en tête du chapitre

NB- une annexe de l'Atlas contient diverses explications et discussions complémentaires.

Chapitre XIII

 
 

Coupeau tira une bordée, cette nuit-là. Le lendemain, Gervaise reçut dix francs de son fils Étienne, qui était mécanicien dans un chemin de fer ; le petit lui envoyait des pièces de cent sous de temps à autre, sachant qu’il n’y avait pas gras à la maison. Elle mit un pot-au-feu et le mangea toute seule, car cette rosse de Coupeau ne rentra pas davantage le lendemain. Le lundi personne, le mardi personne encore. Ni vu ni connu. L'animal s'était évaporé. Toute la semaine se passa. Ah ! nom d’un chien ! si une dame l’avait enlevé, c’est ça qui aurait pu s’appeler une chance. Mais, juste le dimanche, Gervaise reçut un papier imprimé, qui lui fit peur d’abord, parce qu’on aurait dit une lettre du commissaire de police. Puis, elle se rassura, c’était simplement pour lui apprendre que son cochon était en train de crever à Sainte-Anne. Le papier disait ça plus poliment, seulement ça revenait au même. Oui, c’était bien une dame qui avait enlevé Coupeau, et cette dame s’appelait Sophie Tourne-de-l’œil, la dernière bonne amie des pochards.
___Ma foi, Gervaise ne se dérangea pas. Il connaissait le chemin, il reviendrait bien tout seul de l’asile ; on l’y avait tant de fois guéri, qu’on lui ferait une fois de plus la mauvaise farce de le remettre sur ses pattes. Est-ce qu’elle ne venait pas d’apprendre le matin même que, pendant huit jours, on avait aperçu Coupeau, rond comme une balle, roulant les marchands de vin de
Belleville, en compagnie de Mes-Bottes ! Parfaitement, c’était même Mes-Bottes qui finançait ; il avait dû jeter le grappin sur le magot de sa bourgeoise, des économies gagnées au joli jeu que vous savez. Ah ! ils buvaient là du propre argent, capable de flanquer toutes les mauvaises maladies ! Tant mieux, si Coupeau en avait empoigné des coliques ! Et Gervaise était surtout furieuse, en songeant que ces deux bougres d’égoïstes n’auraient seulement pas songé à venir la prendre pour lui payer une goutte. A-t-on jamais vu ! une noce de huit jours, et pas une galanterie aux dames ! Quand on boit seul, on crève seul, voilà !
___
Pourtant, le lundi, comme Gervaise avait un bon petit repas pour le soir, un reste de haricots et une chopine, elle se donna le prétexte qu’une promenade lui ouvrirait l’appétit. La lettre de l’asile, sur la commode, l’embêtait. Oui, elle irait là-bas, histoire de laver la tête de Coupeau. La neige avait fondu, il faisait un temps de demoiselle, gris et doux, avec un fond vif dans l’air qui ragaillardissait. Elle partit à midi, car la course était longue ; il fallait traverser Paris, et sa gigue restait toujours en retard. Avec ça, il y avait une suée de monde dans les rues ; mais le monde l’amusait, elle arriva très gentiment. Lorsqu’elle se fut nommée, on lui en raconta une raide : il paraît qu’on avait repêché Coupeau au Pont-Neuf ; il s’était élancé par-dessus le parapet, en croyant voir un homme barbu qui lui barrait le chemin. Un joli saut, n’est-ce pas ? et quant à savoir comment Coupeau se trouvait sur le Pont-Neuf, c’était une chose qu’il ne pouvait pas expliquer lui-même.
___Cependant, un gardien conduisit Gervaise. Des corridors et des corridors. Elle finissait par connaître la maison, d'ailleurs. Elle montait un escalier, lorsqu’elle entendit des gueulements qui lui donnèrent froid aux os.
___— Hein ? il en fait, une musique ! dit le gardien.
___— Qui donc ? demanda-t-elle.
___— Mais votre homme ! Il gueule comme ça depuis avant-hier. Et il danse, vous allez voir.
___Ah ! mon Dieu ! quelle vue ! Elle resta saisie. La cellule était matelassée du haut en bas ; par terre, il y avait deux paillassons, l’un sur l’autre ; et, dans un coin, s’allongeaient un matelas et un traversin, pas davantage. Là dedans, Coupeau dansait et gueulait. Un vrai chienlit de
la Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses membres qui battaient l’air ; mais un chienlit pas drôle, oh ! non, un chienlit dont le chahut effrayant vous faisait dresser tout le poil du corps. Il était déguisé en un-qui-va-mourir. Cré nom ! quel cavalier seul ! Il butait contre la fenêtre, s’en retournait à reculons, les bras marquant la mesure, secouant les mains, comme s’il avait voulu se les casser et les envoyer à la figure du monde. On rencontre des farceurs dans les bastringues, qui imitent ça ; seulement, ils l’imitent mal, il faut voir sauter ce rigodon des soûlards, si l’on veut juger quel chic ça prend, quand c’est exécuté pour de bon. La chanson a son cachet aussi, une engueulade continucontinue (1) de carnaval, une bouche grande ouverte lâchant pendant des heures les mêmes notes de trombone enroué. Coupeau, lui, avait le cri d’une bête dont on a écrasé la patte. Et, en avant l’orchestre, balancez vos dames !
___— Seigneur ! qu’est-ce qu’il a donc ?… qu’est-ce qu’il a donc ?… répétait Gervaise, prise de taf.
___Un interne, un gros garçon blond et rose, en tablier blanc, tranquillement assis, prenait des notes. Le cas était curieux, l’interne ne quittait pas le malade.
___— Restez un instant, si vous voulez, dit-il à la blanchisseuse ; mais tenez-vous tranquille… Essayez de lui parler, il ne vous reconnaîtra pas.
___Coupeau, en effet, ne parut même pas apercevoir sa femme. Elle l’avait mal vu en entrant tant il se disloquait. Quand elle le regarda sous le nez, les bras lui tombèrent. Était-ce Dieu possible qu’il eût une figure pareille, avec du sang dans les yeux et des croûtes plein les lèvres ? Elle ne l’aurait bien sûr pas reconnu. D’abord, il faisait trop de grimaces, sans dire pourquoi, la margoulette tout d’un coup à l’envers, le nez froncé, les joues tirées, un vrai museau d’animal. Il avait la peau si chaude, que l’air fumait autour de lui ; et son cuir était comme verni, ruisselant d’une sueur lourde qui lui dégoulinait de partoutdégoulinait
 (2). Dans sa danse de chicard enragé, on comprenait tout de même qu’il n’était pas à son aise, la tête lourde, avec des douleurs dans les membres.
___Gervaise s’était rapprochée de l’interne, qui battait un air du bout des doigts sur le bois de sa chaise. dossier de sa chaise.
___— Dites donc, monsieur, c’est sérieux alors, cette fois ?
___L’interne hocha la tête sans répondre.
___— Dites donc, est-ce qu’il ne jacasse pas tout bas ?… Hein ? vous entendez, qu’est-ce que c’est ?
___— Des choses qu’il voit, murmura le jeune homme. Taisez-vous, laissez-moi écouter.
___Coupeau parlait d’une voix saccadée. Pourtant, une flamme de rigolade lui éclairait les yeux. Il regardait par terre, à droite, à gauche, et tournait, comme s’il avait flâné au
bois de Vincennes, en causant tout seul.
___— Ah ! ça, c’est gentil, c’est pommé… Il y a des chalets, une vraie foire. Et de la musique un peu chouette ! Quel balthazar ! ils cassent les pots, là dedans… Très chic ! V’là que ça s’illumine ; des ballons rouges partouten l’air, et ça saute, et ça file !… Oh ! oh ! que de lanternes dans les arbres !… Tiens ! elles sont crevantes, elles crèvent de rire… Il fait joliment bon ! Ça pisse de partout, des fontaines, des cascades, de l’eau qui chante, oh ! d’une voix d’enfant de chœur… Épatant ! les cascades !
___Et il se redressait, comme pour mieux entendre la chanson délicieuse de l’eau ; il aspirait l’air fortement, croyant boire la pluie fraîche envolée des fontaines. Mais, peu à peu, sa face reprit une expression d’angoisse. Alors, il se courba, il fila plus vite le long des murs de la cellule, avec de sourdes menaces.
___— Encore des fourbis, tout ça !… Je me méfiais… Silence, tas de gouapes ! Oui, vous vous fichez de moi. C’est pour me turlupiner que vous buvez et que vous braillez là-dedans avec vos traînées… Je vas vous démolir, moi, dans votre chalet !… Nom de Dieu ! voulez-vous me foutre la paix !
___Il serrait les poings ; puis, il poussa un cri rauque, il marcha à reculons, s’aplatit en courant. Et il bégayait, les dents claquant de peurd’épouvante :
___— C’est pour que je me tue. Non, je ne me jetterai pas !… J'entends bien la cascade. Elle chante que je suis un lâche. Toute cette eau, ça signifie que je n’ai pas de cœur. Non, je ne me jetterai pas !
___Les cascades, qui fuyaient à son approche, s’avançaient quand il reculait. Il tomba contre le mur à croupetons dans un coin, la tête cachée entre ses genoux. Et, bien qu'il se fît petit et immobile, ses mains sautaient toujours. Et, tout d’un coup, il regarda stupidement autour de lui, il balbutia, d’une voix à peine distincte :
___— Ce n’est pas possible, on a embauché des physiciens contre moi !
___— Je m’en vais, monsieur, bonsoir ! dit Gervaise à l’interne. Ça me retourne trop, je reviendrai.
___Elle était blanche. Elle avait peur, elle aussi, de se mettre à danser et à gueuler. Coupeau continuait son cavalier seul, de la fenêtre au matelas, et du matelas à la fenêtre, suant, s’échinant, battant la même mesure. Alors, elle se sauva. Mais elle eut beau dégringoler l’escalier, elle entendit jusqu’en bas le sacré chahut de son homme. Ah ! mon Dieu ! qu’il faisait bon dehors, on respirait !
___
Le soir, toute la maison de la Goutte-d’Or causait de l’étrange maladie du père Coupeau. Les Boche, qui traitaient la Banban par-dessous la jambe maintenant, lui offrirent pourtant un cassis dans leur loge, histoire d’avoir des détails. Madame Lorilleux arriva, madame Poisson aussi. Ce furent des commentaires interminables. Boche avait connu un menuisier qui s’était mis tout nu dans la rue Saint-Martin, et qui était mort en dansant la polka ; celui-là buvait de l’absinthe. Les damesCes dames se tortillèrent de rire, parce que ça leur semblait drôle tout de même, quoique triste. Puis, comme on ne comprenait pas bien, Gervaise repoussa le monde, cria pour avoir de la place ; et, au milieu de la loge, tandis que les autres regardaient, elle fit Coupeau, braillant, sautant, se démanchant avec des grimaces abominables. Oui, parole d’honneur ! c’était tout à fait ça ! Alors, les autres s’épatèrent : pas possible ! un homme n’aurait pas duré trois heures à un commerce pareil. Eh bien ! elle le jurait sur ce qu’elle avait de plus sacré, Coupeau durait depuis la veille, trente-six heures déjà. On pouvait aller y voir, d’ailleurs, si on ne la croyait pas. Mais madame Lorilleux déclara que, merci bien ! elle était revenue de Sainte-Anne ; elle empêcherait même Lorilleux d’y ficher les pieds. On a beau être parents, on n'a pas besoin de se mettre du noir dans l'âme. Quant à Virginie, dont la boutique tournait de plus mal en plus mal, et qui avait une figure d’enterrement, elle se contenta de murmurer que la vie n’était pas toujours gaie, ah ! sacredié, non ! On acheva le cassis, Gervaise souhaita le bonsoir à la compagnie en ajoutant que jamais elle n'aurait la force de retourner là-bas le lendemain.. Lorsqu’elle ne parlait plus, elle prenait tout de suite la tête d’un ahuri de Chaillot, les yeux grands ouverts. Sans doute elle voyait son homme en train de valser. Le matinlendemain, en se levant, elle se promit de ne plus aller là-bas. À quoi bon ? Elle ne voulait pas perdre la boule, à son tour. Cependant, toutes les dix minutes, elle retombait dans ses réflexions, elle était sortie, comme on dit. Ça serait curieux pourtant, s’il faisait toujours ses ronds de jambe. Et elle avait envie de voir ça, une envie qui la brûlait. Quand midi sonna, elle ne put tenir davantage, elle ne s’aperçut pas de la longueur du chemin, tant le désir et la peur de ce qui l’attendait lui occupaient la cervelle.
___Oh ! elle n’eut pas besoin de demander des nouvelles. Dès le bas de l’escalier, elle entendit la chanson de Coupeau. Juste le même air, juste la même danse. Elle pouvait croire qu’elle venait de descendre à la minute, et qu’elle remontait. Le gardien de la veille, qui portait des pots de tisane dans le corridor, cligna de l’œil en la rencontrant, pour se montrer aimable.
___— Alors, toujours ! dit-elle.
___— Oh ! toujours ! répondit-il sans s’arrêter.
___Elle entra, mais elle se tint dans le coin de la porte, parce qu’il y avait du monde avec Coupeau. L’interne blond et rose était debout, ayant cédé sa chaise à un vieux monsieur décoré, chauve et la figure en museau de fouine. C’était bien sûr le médecin en chef, car il avait des regards minces et perçants comme des vrilles. Tous les marchands de mort subite vous ont de ces regards-là.
___Gervaise, d’ailleurs, n’était pas venue pour ce monsieur, et elle se haussait derrière son crâne, mangeant Coupeau des yeux. Cet enragé dansait et gueulait plus fort que la veille. Elle avait bien vu, autrefois, à des bals de la mi-carême, des garçons de lavoir solides s’en donner pendant toute une nuit ; mais jamais, au grand jamais, elle ne se serait imaginée qu’un homme pût prendre du plaisir si longtemps ; quand elle disait prendre du plaisir, c’était une façon de parler, car il n’y a pas de plaisir à faire malgré soi des sauts de carpe, comme si on avait avalé une poudrière. Coupeau, trempé de sueur, fumait davantage, voilà tout. Sa bouche semblait plus grande, à force de crier. Oh ! les dames enceintes faisaient bien de rester dehors. Il avait tant marché du matelas à la fenêtre, qu’on voyait son petit chemin à terre ; le paillasson était mangé par ses savates.
___Non, vrai, ça n’offrait rien de beau, et Gervaise, tremblante, se demandait pourquoi elle était revenue. Dire que, la veille au soir, chez les Boche, on l’accusait d’exagérer le tableau ! Ah bien ! elle n’en avait pas fait la moitié assez ! Maintenant, elle voyait mieux comment Coupeau s’y prenait, elle ne l’oublierait jamais plus, les yeux tout grands ouverts sur le vide. Pourtant, elle saisissait des phrases, entre l’interne et le médecin. Le premier donnait des détails sur la nuit, avec des mots qu’elle ne comprenait pas. Toute la nuit, son homme avait causé et pirouetté, voilà ce que ça signifiait au fond. Puis, le vieux monsieur chauve, pas très-poli d’ailleurs, parut enfin s’apercevoir de sa présence ; et, quand l’interne lui eut dit qu’elle était la femme du malade, il se mit à l’interroger, d’un air méchant de commissaire de police.
___— Est-ce que le père de cet homme buvait ?
___— Oui, monsieur, un petit peu, comme tout le monde… Il s’est tué en dégringolant d’un toit, un jour de ribote.
___— Est-ce que sa mère buvait ?
___— Dame ! monsieur, comme tout le monde, vous savez, une goutte par-ci, une goutte par-là… Oh ! la famille est très bien !… Il y a eu un frère, mort très jeune dans des convulsions.
___Le médecin la regardait de son œil perçant. Il reprit, de sa voix brutale :
___— Vous buvez aussi, vous ?
___Gervaise bégaya, se défendit, posa la main sur son cœur pour donner sa parole sacrée.
___— Vous buvez ! Prenez garde, voyez où mène la boisson… Un jour ou l’autre, vous mourrez ainsi.
___Alors, elle resta collée contre le mur. Le médecin avait tourné le dos. Il s’accroupit, sans s’inquiéter s’il ne ramassait pas la poussière du paillasson avec sa redingote ; il étudia longtemps le tremblement de Coupeau, l’attendant au passage, le suivant du regard. Ce jour-là, les jambes sautaient à leur tour, le tremblement était descendu des mains dans les pieds ; un vrai polichinelle, dont on aurait tiré les fils, rigolant des membres, le tronc raide comme du bois. Ça Le mal gagnait petit à petit. Et c'était vraiment curieux à regarder, pour les personnes qui ne connaissaient pas le malade. On aurait dit une musique sous la peau ; oui, ça partait toutes les trois ou quatre secondes, roulait un instant ; puis ça s’arrêtait et ça reprenait, juste le petit frisson qui secoue les chiens perdus, quand ils ont froid l’hiver, sous une porte. Déjà le ventre et les épaules avaient un frémissement d’eau sur le point de bouillir. Une drôle de démolition tout de même, s’en aller en se tordant, comme une fille à laquelle les chatouilles font de l’effet ! Le médecin, à quatre pattes sur le paillasson, se fichant de son ruban rouge, guettait toujours ; et ça lui paraissait si drôle sans doute que, malgré lui, certainement sans méchanceté, un rire lui pinçait les coins de la bouche.
___Coupeau, cependant, se plaignait d’une voix sourde. Il semblait souffrir beaucoup plus que la veille. Ses plaintes entrecoupées laissaient deviner toutes sortes de maux. Des milliers d’épingles le piquaient. Il avait partout sur la peau quelque chose de pesant ; une bête froide et mouillée se traînait sur ses cuisses et lui enfonçait des crocs dans la chair. Puis, c’étaient d’autres bêtes qui lui sautaient aux se collaient à ses épaules, en lui arrachant le dos à coups de griffes.
___— J’ai soif, oh ! j’ai soif ! grognait-il continuellement.
___L’interne prit un pot de limonade sur une planchette et le lui donna. Il saisit le pot à deux mains, aspira goulûment une gorgée, en répandant la moitié du liquide sur lui ; mais il cracha tout de suite la gorgée, avec un dégoût furieux, en criant :
___— Nom de Dieu ! c’est de l’eau-de-vie !
___Alors, l’interne, sur un signe du médecin, voulut lui faire boire de l’eau, sans lâcher la carafe. Cette fois, il avala la gorgée, en hurlant, comme s’il avait avalé du feu.
___— C’est de l’eau-de-vie, nom de Dieu ! c’est de l’eau-de-vie !
___Depuis la veille, tout ce qu’il buvait était de l’eau-de-vie. Ça redoublait sa soif, et il ne pouvait plus boire, parce que tout le brûlait. On lui avait apporté un potage, mais on cherchait à l’empoisonner bien sûr, car ce potage sentait le vitriol. Le pain était aigre et gâté. Il n’y avait que du poison autour de lui. La cellule puait le soufre. Même il accusait des gens de frotter des allumettes sous son nez pour l’empester. Et, pris de terreurs folles, anxieux et hagard, il joignait les mains, il s'agitait sans cesse, voyant des fantômes en plein midi.
___Le médecin venait de se relever tapant seulement dans ses mains par propreté, et écoutait Coupeau, qui maintenant voyait de nouveau des fantômes en plein midi. Est-ce qu’il ne croyait pas apercevoir sur les murs des toiles d’araignée grandes comme des voiles de bateau ! Puis, ces toiles devenaient des filets avec des mailles qui se rétrécissaient et s’allongeaient, un drôle de joujou ! Des boules noires voyageaient dans les mailles, de vraies boules d’escamoteur, d’abord grosses comme des billes, puis grosses comme des boulets ; et elles enflaient, et elles maigrissaient, histoire simplement de l’embêter. Tout d’un coup, il cria :
___— Oh ! les rats, v’là les rats, à cette heure !
___C’étaient les boules qui devenaient des rats. Ces sales animaux grossissaient, passaient à travers le filet, sautaient sur le matelas, où ils s’évaporaient. Et les mailles s'élargissaient toujours, lâchant des armées de rats aussi forts que des moutons.
 (3) Il y avait aussi un singe, qui sortait du mur, qui rentrait dans le mur, en s’approchant chaque fois si près de lui, qu’il reculait, de peur d’avoir le nez croqué. Brusquement, ça changea encore ; les murs devaient cabrioler, car il répétait, étranglé de terreur et de rage :
___— C’est ça, aïe donc ! secouez-moi, je m’en fiche !… Aïe donc ! la cambuse ! aïe donc ! par terre !… Oui, sonnez les cloches, tas de corbeaux ! jouez de l’orgue pour m’empêcher d’appeler la garde !… Et ils ont mis une machine derrière le mur, ces racailles ! Je l’entends bien, elle ronfle, ils vont nous faire sauter… Au feu ! nom de Dieu ! au feu. On crie au feu ! voilà que ça flambe. Oh ! ça s’éclaire, ça s’éclaire ! tout le ciel brûle, des feux rouges, des feux verts, des feux jaunes… À moi ! au secours ! au feu !
___Ses cris se perdaient dans un râle. Il ne marmottait plus que des mots sans suite, une écume à la bouche, le menton mouillé de salive. Le médecin se frottait le nez avec le doigt, un tic qui lui était sans doute habituel, en face des cas graves. Il se tourna vers l’interne, lui demanda à demi voix :
___— Et la température, toujours quarante degrés, n’est-ce pas ?
___— Oui, monsieur.
___Le médecin fit une moue. Il demeura encore là deux minutes, les yeux fixés sur Coupeau. Puis, il haussa les épaules, en ajoutant :
___— Le même traitement, bouillon, lait, limonade citrique, extrait mou de quinquina en potion… Ne le quittez pas, et faites-moi appeler.
___Il sortit, Gervaise le suivit, pour lui demander s’il n’y avait plus d’espoir. Mais il marchait si raide dans le corridor, qu’elle n’osa pas l’aborder. Elle resta plantée là un instant, hésitant à rentrer voir son homme. La séance lui semblait déjà joliment rude. Comme elle l’entendait gueulercrier encore que la limonade sentait l’eau-de-vie, ma foi ! elle fila, ayant assez pour ce jour-là d’une représentation. Dans les rues, le galop des chevaux et le bruit des voitures lui firent croire que tout
Sainte-Anne était à ses trousses. Et ce médecin qui l’avait menacée ! Vrai, elle croyait déjà avoir la maladie.
___Naturellement, rue de la Goutte-d’Or, les Boche et les autres l’attendaient. Dès qu’elle parut sous la porte, on l’appela dans la loge. Eh bien ! est-ce que le père Coupeau durait toujours ? Mon Dieu ! oui, il durait toujours. Boche semblait stupéfait et consterné : il avait parié un litre que le père Coupeau n’irait pas jusqu’au soir. Comment ! il durait encore ! Et toute la société s’étonnait, en se tapant sur les cuisses. En voilà un gaillard qui résistait ! Madame Lorilleux calcula les heures : trente-six heures et vingt-quatre heures, soixante heures. Sacré mâtin ! soixante heures déjà qu’il jouait des quilles et de la gueule ! On n’avait jamais vu un pareil tour de force. Mais Boche, qui riait jaune à cause de son litre, questionnait Gervaise d’un air de doute, en lui demandant si elle était bien sûre qu’il n’eût pas défilé la parade derrière son dos. Oh ! non, il sautait trop fort, il n’en avait pas envie. Alors, Boche, insistant davantage, la pria de refaire un peu comme il faisait, pour voir. Oui, oui, encore un peu ! à la demande générale ! la société lui disait qu’elle serait bien gentille, car justement il y avait là deux voisines, qui n’avaient pas vu la veille, et qui venaient de descendre exprès pour assister au tableau. Le concierge criait au monde de se ranger, les gens débarrassaient le milieu de la loge, en se poussant du coude, avec un frémissement de curiosité. Cependant, Gervaise baissait la tête. Vrai, elle craignait de se rendre malade. Pourtant, désirant prouver que ce n’était pas histoire de se faire prier, elle commença deux ou trois petits sauts ; mais elle devint toute chose, elle se rejeta en arrière ; parole d’honneur, elle ne pouvait pas ! Un murmure de désappointement courut : c’était dommage, elle imitait ça à la perfection. Enfin, si elle ne pouvait pas ! Et, comme Virginie retournait à sa boutique, on oublia le père Coupeau, pour causer vivement du ménage Poisson, une pétaudière maintenant ; la veille, les huissiers étaient venus ; le sergent de ville allait perdre sa place ; quant à Lantier, il tournait autour de la fille du restaurant d’à côté, une femme magnifique, qui parlait de s’établir tripière. Dame ! on en rigolait, on voyait déjà une tripière installée dans la boutique ; après la friandise, le solide. Ce cocu de Poisson avait une bonne tête, dans tout ça ; comment diable un homme dont le métier était d’être malin, se montrait-il si godiche chez lui ? Mais on se tut brusquement, en apercevant Gervaise, qu’on ne regardait plus, et qui s’essayait toute seule au fond de la loge, tremblant des pieds et des mains, faisant Coupeau. Bravo ! c’était ça, on n’en demandait pas davantage. Elle resta hébétée, ayant l’air de sortir d’un rêve. Puis, elle fila raide. Bien le bonsoir, la compagnie ! elle montait pour tâcher de dormir.
___Le lendemain, les Boche la virent partir à midi, comme les deux autres jours. Ils lui souhaitaient bien de l’agrément. Sans doute elle ne pouvait pas s'empêcher d'aller là-bas, car elle aurait joliment mieux fait de s'occuper chez elle. Ce jour-là, à Sainte-Anne, le corridor tremblait des gueulements et des coups de talon de Coupeau. Elle tenait encore la rampe de l’escalier, qu’elle l’entendit hurler :
___— En v’là des punaises !… Rappliquez un peu par ici, que je vous désosse !… Ah ! ils veulent m’escoffier, ah ! les punaises ! Je suis plus rupin que vous tous ! Décarrez, nom de Dieu !
___Un instant, elle souffla devant la porte. Il se battait donc avec une armée ! Quand elle entra, l'interne la poussa dans un coin, d'un geste énergique. Ah ! une crise épouvantable ! ça croissait et ça embellissait. Coupeau était enragéfou furieux, un échappé de
Charenton ! Il se démenait au milieu de la cellule, envoyant les mains partout, sur lui, sur les murs, par terre, culbutant, tapant dans le vide ; et il voulait ouvrir la fenêtre, et il se cachait, se défendait, appelait, répondait, tout seul pour faire ce sabbat, de l’air furieuxexaspéré d’un homme cauchemardé par une flopée de monde. Puis, Gervaise comprit qu’il s’imaginait être sur un toit, en train de poser des plaques de zinc. Il faisait le soufflet avec sa bouche, il remuait des fers dans le réchaud, se mettait à genoux, pour passer le pouce sur les bords du paillasson, en croyant qu’il le soudait. Oui, son métier lui revenait, au moment de crever ; et s’il gueulait si fort, s’il se crochait sur son toit, c’était que des mufes l’empêchaient d’exécuter proprement son travail. Sur tous les toits voisins, il y avait de la fripouille qui le mécanisait. Avec ça, ces blagueurs lui lâchaient des bandes de rats dans les jambes. Ah ! les sales bêtes, il les voyaientvoyait toujours ! Il avait beau les écraser, en frottant son pied sur le sol de toutes ses forces, ils en passaientil en passait de nouvelles ribambelles, le toit en était noir. Est-ce qu’il n’y avait pas des araignées aussi ! Il serrait rudement son pantalon pour tuer contre sa cuisse de grosses araignées, qui s’étaient fourrées là. Sacré tonnerre ! il ne finirait jamais sa journée, on voulait le perdre, son patron allait l’envoyer à Mazas. Alors, en se dépêchant, il crut qu’il avait une machine à vapeur dans le ventre ; la bouche grande ouverte, il soufflait de la fumée, une fumée épaisse qui emplissait la cellule et qui sortait par la fenêtre ; et penché, soufflant toujours, il regardait dehors le ruban de fumée se dérouler, monter dans le ciel, où il cachait le soleil.
___— Tiens ! cria-t-il, c’est la bande de la
chaussée Clignancourt, déguisée en ours, avec des flafla…
___Il restait accroupi devant la fenêtre, comme s’il avait suivi un cortège dans une rue, du haut d’une toiture.
___— V’là la cavalcade, des lions et des panthères qui font des grimaces… Il y a des mômes déguiséshabillés en chiens et en chats… Il y a la grande Clémence, avec sa tignasse pleine de plumes. Ah ! sacredié ! elle fait la culbute, elle montre tout ce qu’elle a !… Dis donc, ma biche, faut nous carapatter… Eh ! bougres de roussins, voulez-vous bien ne pas la partager. Je l'ai, je la garde !prendre !… Ne tirez pas, tonnerre ! ne tirez pas…
___Sa voix montait, rauque, épouvantée, et il se baissait vivement, répétant que la rousse et les pantalons rouges étaient en bas, des hommes qui le visaient avec des fusils. Dans le mur, il voyait le canon d’un pistolet braqué sur sa poitrine. On venait lui reprendre la fille.
___— Ne tirez pas, nom de Dieu ! ne tirez pas…
___Puis, les maisons s’effondraient, il imitait le craquement d’un quartier qui croule ; et tout disparaissait, tout s’envolait. Mais il n’avait pas le temps de souffler, d’autres tableaux passaient, avec une mobilité extraordinaire. Un besoin furieux de parler lui emplissait la bouche de mots, qu’il lâchait sans suite, avec un barbottementbarbotement de la gorge. Il haussait toujours la voix.
___— Tiens, c’est toi, bonjour !… Pas de blague ! ne me fais pas manger tes cheveux.
___Et il passait la main devant son visage, il soufflait pour écarter des poils. L’interne l’interrogea :
___— Qui voyez-vous donc ?
___— Ma femme, pardi !
___Il regardait le mur, tournant le dos à Gervaise. ⊂⊃
___
Celle-ci eut un joli trac, et elle examinaitexamina aussi le mur, pour voir si elle ne s’apercevait pas. Lui, continuait de causer.
___— Tu sais, ne m’embobine pas… Je ne veux pas qu’on m’attache… Fichtre ! te voilà belle, t’as une toilette chic. Où as-tu gagné ça, vache ! Tu viens de la retape, chameau ! Attends un peu que je t’arrange !… Hein ? tu caches ton monsieur derrière tes jupes. Qu’est-ce que c’est que celui-là ? Fais donc la révérence, pour voir… Nom de Dieu ! c’est encore lui !
___D’un saut terrible, il alla se heurter la tête contre la muraille ; mais la tenture rembourrée amortit le coup. On entendit seulement le rebondissement de son corps sur le paillasson, où la secousse l’avait jeté.
___— Qui voyez-vous donc ? répéta l’interne.
___— Le chapelier ! le chapelier ! hurlait Coupeau.
___Et, l’interne ayant interrogé Gervaise, celle-ci bégaya sans pouvoir répondre, car cette scène remuait en elle tous les embêtements de sa vie. Le zingueur allongeait les poings.
___— À nous deux, mon cadet ! Faut que je te nettoie à la fin ! Ah ! tu viens tout de go, avec cette drogue au bras, pour te ficher de moi en public. Eh bien ! je vas t’estrangouiller, oui, oui, moi ! et sans mettre des gants encore !… Ne fais pas le fendant… Empoche ça. Et atout ! atout ! atout !
___Il lançait ses poings dans le vide. Alors, une fureur s’empara de lui. Ayant rencontré le mur en reculant, il crut qu’on l’attaquait par derrière. Il se retourna, s’acharna sur la tenture. Il bondissait, sautait d’un coin à un autre, tapait du ventre, des fesses, d’une épaule, roulait, se relevait. On aurait dit les coups sourds d'une vieille carcasse enragée dansant le cancan des cimetières. Flic ! flac! Ses os mollissaient, ses chairs avaient un bruit d’étoupes mouillées. Et il accompagnait ce joli jeu de menaces atroces, de cris gutturaux et sauvages de plaintes qui s'enflaient et mouraient, comme des râles de mort
 (4). Cependant, la bataille devait mal tourner pour lui, car sa respiration devenait courte, ses yeux sortaient de leurs orbites ; et il semblait peu à peu pris d’une lâcheté d’enfant.
___— À l’assassin ! à l’assassin !… Foutez le camp, tous les deux. Oh ! les salauds, ils rigolent. La voilà les quatre fers en l’air, cette garce-là !… Il faut qu’elle y passe, c’est décidé… Ah ! le brigand, il la massacre ! Il lui coupe une quille avec son couteau. Venez, vous autres, lui faire peur. L’autre quille est par terre
 (5), le ventre est en deux, c’est plein de sang… Oh ! mon Dieu, oh ! mon Dieu, oh ! mon Dieu…
___Et, baigné de sueur, les cheveux dressés sur le front, effrayant, il s’en alla à reculons, en agitant violemment les bras, comme pour repousser l’abominable scène. Il jeta deux plaintes déchirantes, il s’étala à la renverse sur le matelas, dans lequel ses talons s’étaient empêtrés.
___— Monsieur, monsieur, il est mort ! dit Gervaise, les mains jointes.
___L’interne s’était avancé, tirant Coupeau au milieu du matelas. Non, il n’était pas mort. On l’avait déchaussé ; ses pieds nus passaient, au bout ; et ils dansaient tout seuls, l’un à côté de l’autre, en mesure, d’une petite danse pressée et régulière.
___Justement, le médecin entra. Il amenait deux collègues, un maigre et un gras, décorés comme lui. Tous les trois se penchèrent, sans rien dire, regardant l’homme partout ; puis, rapidement, à demi-voix, ils causèrent. Ils avaient découvert l’homme des cuisses aux épaules, Gervaise voyait, en se haussant, ce torse nu étalé. Eh bien ! c’était complet, le tremblement était descendu des bras et monté des jambes, le tronc lui-même entrait en gaieté, à cette heure ! Positivement, le polichinelle rigolait aussi du ventre. C’étaient des risettes le long des côtes, un essoufflement de la berdouille, qui semblait crever de rire. Jamais elle n'avait vu un corps si farce. On aurait cru qu'un orchestre jouait là-dedans une sacrée musqiue. Et tout marchait, il n’y avait pas à dire ! les muscles se faisaient vis-à-vis, la peau vibrait comme un tambour, les poils valsaitvalsaient en se saluant. Enfin, ça devait être le grand branle-bas, comme qui dirait le galop de la fin, quand le jour paraît et que tous les danseurs se tiennent par la patte en tapant des talons du talon
 (6). Les médecins eux-mêmes avaient des figures épatées, preuve qu'ils n'avaient pas souvent rencontré un cas aussi curieux, dans leur existence.
___— Il dort, murmura le médecin en chef.
___Et il fit remarquer la figure de l’homme aux deux autres. Coupeau, les paupières closes, avaientavait de petites secousses nerveuses qui lui tiraient toute la face. Il était plus affreux encore, ainsi écrasé, la mâchoire saillante, avec le masque déformé d’un mort qui aurait eu des cauchemars. Mais les médecins, ayant aperçu les pieds, laissèrent échapper une légère exclamation et vinrent mettre leurs nez dessus, d’un air de profond intérêt. Les pieds dansaient toujours. Coupeau avait beau dormir, les pieds dansaient ! Oh ! leur patron pouvait ronfler, ça ne les regardait pas, ils continuaient leur train-train, sans se presser ni se ralentir. De vrais pieds mécaniques, des pieds qui prenaient leur plaisir où ils le trouvaient.
___Pourtant, Gervaise, ayant vu les médecins poser leurs mains sur le torse de son homme, voulut le tâter elle aussi. Elle en avait envie, elle ne pouvait pas s'en empêcher. Alors, Elle s’approcha doucement, lui appliqua sa main sur une épaule. Et elle la laissa une minute. Mon Dieu ! qu’est-ce qui se passait donc là dedans ? Ça dansait jusqu’au fond de la viande ; les os eux-mêmes devaient sauter. Des frémissements, des ondulations arrivaient de loin, roulaient commecoulaient pareils à une rivière, sous la peau. Quand elle appuyait un peu, elle sentait les cris de souffrance de la moelle. À l’œil nu, on voyait seulement les petites ondes creusant des fossettes, ainsi qu'comme à la surface d’un tourbillon ; mais, dans l’intérieur, il devait y avoir un joli ravage. Quel sacré travail ! un travail de taupe ! C’était le vitriol de
l’Assommoir qui donnait là bas des coups de pioche. Le corps entier en était saucé. Et damesaucé, et dame ! il fallait que ce travail s’achevât, émiettant, emportant Coupeau, dans le tremblement général et continu de toute la carcasse. Ça ne pouvait plus durer longtemps. Une vraie cambuse, arrosée d'acide, et qui s'émietterait en quelques jours !
___Les médecins s’en étaient allés
 (7). Au bout d’une heure, Gervaise, restée avec l’interne, répéta à voix basse :
___— Monsieur, monsieur, il est mort…
___Mais l’interne, qui regardait les pieds, dit non de la tête. Les pieds nus, hors du lit, dansaient toujours. Ils n’étaient guère propres, et ils avaient les ongles longs. Des heures encore passèrent. Tout d’un coup, ils se raidirent, immobiles. Alors
 (8), l’interne se tourna vers Gervaise, en disant :
___— Ça y est.
___La mort seule avait arrêté les pieds.
___Quand Gervaise rentra rue de la Goutte-d’Or, elle trouva chez les Boche un tas de commères qui jabotaient d’une voix allumée. Elle crut qu’on l’attendait pour avoir des nouvelles, comme les autres jours.
___— Il est claqué, dit-elle en poussant la porte, tranquillement, la mine éreintée et abêtie.
___Mais on ne l’écoutait pas. Toute la maison était en l’air. Oh ! une histoire impayable ! Poisson avait pigé sa femme avec Lantier. On ne savait pas au juste les choses, parce que chacun racontait ça à sa manière. Enfin, il était tombé sur leur dos au moment où les deux autres ne l’attendaient pas. Même on ajoutait des détails que les dames se répétaient en pinçant les lèvres. Une vue pareille, naturellement, avait fait sortir Poisson de son caractère. Un vrai tigre ! Cet homme, peu causeur, qui semblait marcher avec un bâton dans le derrière, s’était mis à rugir et à bondir. Puis, on n’avait plus rien entendu. Lantier devait avoir expliqué l’affaire au mari. N’importe, ça ne pouvait plus aller loin. Et Boche annonçait que la fille du restaurant d’à côté prenait décidément la boutique, pour y installer une triperie. Ce roublard de chapelier adorait les tripes.
___Cependant, Gervaise, en voyant arriver madame Lorilleux avec madame Lerat, répéta mollement :
___— Il est claqué… Mon Dieu ! quatre jours à gigoter et à gueuler…
___Alors, les deux sœurs ne purent pas faire autrement que de tirer leurs mouchoirs. Leur frère avait eu bien des torts, mais enfin c’était leur frère. Boche haussa les épaules, en disant assez haut pour être entendu de tout le monde :
___— Bah ! c’est un soûlard de moins !
___Et Coupeau fut enterré.
___Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tête souvent, une des curiosités de la maison était de lui voir faire Coupeau. On n’avait plus besoin de la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblement des pieds et des mains, lâchant de petits cris involontaires. Sans doute elle avait pris ce tic-là à
Sainte-Anne, en regardant trop longtemps son homme. Mais elle n’était pas chanceuse, elle n’en crevait pas comme lui. Ça se bornait à des grimaces de singe échappé, qui lui faisaient jeter des trognons de choux par les gamins, dans les rues.
___Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle dégringolait plus bas encore, acceptait les dernières avanies, mourait un peu de faim tous les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle buvait et battait les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir, on avait parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de la chambre du sixième. Mais, comme on venait justement de trouver le père Bru mort dans son trou, sous l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche du père Bru. C’était là dedans, sur de la vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre vide et les os glacés. La terre ne voulait pas d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait seulement pas à se jeter du sixième sur le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau, en la traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut jamais au juste de quoi elle était morte. On parla d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle s’en allait de faim et de misère, des ordures et des fatigues de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte, dans sa niche.
___Justement, ce fut le père Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres sous le bras, pour l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jour-là, mais bon zig tout de même, et gai comme un pinson. Quand il eut reconnu la pratique à laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions philosophiques, en préparant son petit ménage.
___— Tout le monde y passe… On n’a pas besoin de se bousculer, il y a de la place pour tout le monde… Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on arrive moins vite… Moi, je ne demande pas mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour voir… En v’là une qui ne voulait pas, puis elle a voulu. Alors, on l’a fait attendre… Enfin, ça y est, et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement !
___Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un si long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya, entre deux hoquets :
___— Tu sais… écoute bien… c’est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames… Va, t’es heureuse. Fais dodo, ma belle !
 

FIN

  

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  Zola avait d'abord écrit un gueulement continu ; il a ensuite barré le mot pour mettre engueulade dans l'interligne, et a ajouté un e à l'article mais pas à l'adjectif ; LRdL a reproduit l'oubli.
(2)  LRdL a qui dégoulinait de partout.
(3)  Zola donnant la même forme aux n qu'aux u, le dernier mot n'est pas sûr.
(4)  Le dernier mot n'est pas sûr, venant en remplacement d'agonie.
(5)  Zola avait commencé une suite avec Maintenant, c'est le tour du – qu'il a barrée et abandonnée.
(6)  Il est impossible de dire si Zola a écrit du ou des, mais le s de talons est sûr, comme celui de pieds, qui était le texte initial.
(7)  Zola avait d'abord écrit Les médecins semblaient attendre. L'un d'eux avait tiré sa montre – avant de laisser Gervaise seule avec l'interne.
(8)  Dans la continuation de la variante précédente, Zola avait écrit : Alors, pendant que le médecin remettait sa montre dans la poche.

 
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