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Oyiwen ed tanemertPage mise à jour le 3 mai 2017 vers 06h20 TUC    


Sommaire
Chapitre IerChapitre IIChapitre IIIChapitre IVChapitre VChapitre VI

 

Chapitre VIIChapitre VIIIChapitre IXChapitre XChapitre XIChapitre XIIChapitre XIII

Pour afficher une présentation, placer le bouton gris en haut de l'écran puis le curseur de la souris sur le bouton.

____________Le texte et ses variantes
Présentation : le texte et ses variantes

___Quatre états successifs du texte ont été pris en compte dans ces pages :
  1. le manuscrit [qui comporte des lacunes dans les chapitres VII, VIII, IX, XI et XII] ;
  2. l'édition en feuilleton : chapitres VII à XIII publiés dans La République des Lettres
    ____[les chapitres I à VI parus dans Le Bien public semblent introuvables] ;
  3. l'édition originale de janvier 1877 ;
  4. la soixante-huitième édition, de 1879, dont on a considéré qu'elle donnait le texte définitif du roman.
___L'ensemble de ces documents peut être consulté et téléchargé sur le site de la BNF à partir de la page d'accueil de Gallica  en entrant dans la zone de recherche Zola Assommoir puis en cliquant sur la loupe (hors de la liste déroulante).
___On dispose donc, selon les passages, de trois ou quatre versions ; le texte s'affichant par défaut ci-dessous reproduit (dans toute la mesure du possible) l'état final du manuscrit.
___Quand toutes les versions dont on dispose sont d'accord, le texte est en gris ; quand le manuscrit diffère de l'édition définitive, le texte est en ocre ; dans ce cas, si l'on place dessus le curseur de la souris, le texte définitif se substitue à celui du manuscrit ; la couleur de ce texte alternatif varie selon la persistance du manuscit dans les versions imprimées :

manuscritfeuilletonédition originaleédition de 1879Suppression
texte du manuscrittexte définitiftexte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte du manuscrit *texte définitif  

Cas particuliers_______________________* ou texte du feuilleton si le manuscrit manque
q.si le manuscrit comporte un passage supprimé dans la versions définitive, l'espace occupé par ce passage
_est remplacé par une bande de couleur (voir la colonne de droite dans le tableau ci-dessus) ;
w⊂⊃ signale un ajout dans le texte imprimé ; placer dessus le curseur de la souris pour afficher ce texte ajouté ;
e[÷÷] passage illisible (tache, déchirure) ;
r changement de paragraphe propre au manuscrit ;
t texte  passage biffé dans le manuscrit (sans être remplacé) mais qu'il a paru intéressant de restituer ;
yles autres cas font l'objet d'une note explicative.
uenfin, on trouvera dans cette annexe toutes les précisions utiles (ou inutiles) sur les principes adoptés.
NB- Pour que le texte change, il faut parfois déplacer le curseur le long de la ligne.

____________Chronologie et lieux
Présentation : chronologie et lieux

___Les pages sont traitées pour afficher diverses informations contextuelles.

Cliquer sur un passage quelconque affiche une bulle indiquant la date à laquelle le passage est censé se dérouler ;
NB- L'affichage de ces bulles repose sur un script publié par Olivier Hondermarck (on peut trouver ce script, parmi bon nombre d'autres, à cette adresse).
  • Cliquer sur une mention de lieu affiche une carte permettant de situer ce lieu et ceux qui l'environnent (dans le texte comme dans l'espace) ;
    NB1- malgré tous les efforts, certains noms traversent  la carte affichée ;
    NB2- dans ces cartes, les noms en italiques signalent les lieux dont la localisation exacte n'a pas pu être établie ;
    NB3- dans le texte ci-dessous, il n'est évidemment pas possible de marquer et traiter un nom déjà marqué comme variante textuelle ; dans ce cas, le nom est suivi de [¶] ; la carte s'affiche en cliquant sur cette marque.
  • Cliquer dans la marge de droite ouvre l'Atlas
    … dans le même onglet ou la même fenêtre  
    (curseur en forme de petite main)  
    ¯d… dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre
        (curseur en forme de sablier)
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur la carte générale du quartier
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur le plan de la grande maison
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur une carte particulière indiqué en tête du chapitre

NB- une annexe de l'Atlas contient diverses explications et discussions complémentaires.

Chapitre VII

 
 
NB- Les feuillets 228 à 243 du manuscrit (soit la première partie du chapitre) ansi que le feuillet 252 sont manquants ; pour les deux passages placés respectivement entre ⌈⌈  et ⌉⌉ puis ⌈⌈  et ⌉⌉, c'est donc le texte publié en feuilleton dans La République des Lettres qui y supplée ci-dessous.
 

 ⌈⌈La fête de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fête, chez les Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands ; c'étaient des noces dont on sortait ronds comme des balles, le vent[÷]eventre plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage général de la monnaie. Dès qu'on avait quatre sous, dans le ménage, on les bouffait. On inventait des saints sur l'almanach, afin histoire de se donner des prétextes de gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer des de bons morceaux sous le nez. Lorsqu'on a un homme qui boit tout, n'est-ce pas ? c'est pain bénit de ne pas laisser la maison s'en aller en liquides et de se garnir d'abord l'estomac. Puisque l'argent filait quand même, autant valait-il faire gagner au boucher qu'au marchand de vin. Et Gervaise, agourmandie, s'abandonnait à cette excuse. ⊂⊃Tant pis ! ça venait de Coupeau, s'ils n'économisaient plus un rouge liard. Il était trop sur la boisson, elle pouvait bien être un peu sur la nourriture. Elle avait encore engraissé, elle boîtaitboitait davantage, parce que sa jambe, qui s'enflait de graisse, semblait se raccourcir à mesure.
___
Cette année-là, un mois à l'avance, on causa de la fête. On cherchait des plats, on s'en léchait les lèvres. Toute la boutique avait une sacrée envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort, quelque chose de pas ordinaire et de réussi. Mon Dieu ! on ne prenait pas tous les jours du bon temps. La grosse préoccupation de la blanchisseuse était de savoir qui elle inviterait ; elle voulaitdésirait douze personnes à table, pas plus, pas moins. Elle, son mari, maman Coupeau, madame Lerat, ça faisait déjà quatre personnes de la famille. Elle aurait ensuiteaussi les Goujet et les Poisson. D'abord, elle s'était bien promis de ne pas inviter ses ouvrières, madame Putois et Clémence, pour ne pas les rendre trop familières ; mais, comme on parlait toujours de la fête devant elles et que leurs nez s'allongeaient, elle finit par leur dire de venir. Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, afin d'arriver à son comptevoulant absolument compléter les douze, elle se réconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient autour d'elle depuis quelque temps ; du moins, il fut convenu que les Lorilleux descendraient dîner et qu'on ferait la paix, le verre à la main. Bien sûr, on ne peut pas toujours rester brouillé dans les familles. Puis, l'idée de la fête attendrissait tous les cœurs. C'était une occasion impossible à refuser. Seulement, quand les Boche connurent le raccommodement projeté, ils se rapprochèrent aussitôt de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants ; et il fallut les prier aussi d'être du repas. Tant pis !Voilà ! on serait quatorze, sans compter les enfants. Jamais elle n'avait donné un dîner pareil, elle en était tout effarée et glorieuse.
___
La fête tombait justement un lundi. C'était une chance : Gervaise comptait sur l'après-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, comme les repasseuses bâclaient leur besogne, il y eut une longue discussion dans la boutique, afin de savoir ce qu'on mangerait, décidément. Une seule pièce était adoptée depuis trois semaines : une oie grasse rôtie. On en causait avec des yeux gourmands. Même, l'oie était déjà achetée. Maman Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser à Clémence et à madame Putois. Et il y eut des exclamations, tant la bête parut énorme, avec sa peau rude, toute ballonnée de graisse jaune.
___— Avant ça, le pot-au-feu, n'est-ce pas ? dit Gervaise. Le potage et un petit morceau de bouilli, c'est toujours bon.....
 (1) Puis, il faudrait un plat à la sauce ; voilà ce qui est embarrassant.....
___La grande Clémence proposa du lapin ; mais on ne mangeait que de ça ; tout le monde en avait par-dessus la tête. Gervaise rêvait quelque chose de plus distingué. Madame Putois ayant parlé d'une blanquette de veau, elles se regardèrent toutes avec un sourire qui grandissait. C'était une idée ; rien ne ferait l'effet d'une blanquette de veau.
___— Après, reprit Gervaise, il faudrait encore un plat à la sauce.....
___Maman Coupeau songea à du poisson. Mais les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers plus fort. Personne n'aimait ça, le poisson ; ça ne tenait pas à l'estomac, et c'était plein d'arêtes. Ce louchon d'Augustine osa ayant osé dire qu'elle aimait la raie, Clémence lui ferma le bec d'une bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une épinée de cochon aux pommes de terre, qui avait de nouveau épanoui les visages, lorsque Virginie entra comme un coup de vent, la figure allumée.
___— Vous arrivez bien ! cria Gervaise. Maman Coupeau, montrez-lui donc la bête.
___Et maman Coupeau alla chercher une seconde fois l'oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses mains. Elle s'exclama. Sacredié ! qu'elle était lourde ! Mais elle la posa tout de suite au bord de l'établi, entre un jupon et un paquet de chemises. Elle avait la cervelle ailleurs ; elle emmena Gervaise dans la
chambre du fond.
___— Dites donc, ma petite, murmura-t-elle rapidement, je veux vous préveniravertir…… Vous ne devineriez jamais qui j'ai rencontré au bout de la rue ? Lantier, ma chère ! Il est là à rôder, à guetter..... Alors, je suis accourue. Ça m'a effrayée pour vous, vous comprenez.
___La blanchisseuse était devenue toute pâle. Que lui voulait-il donc, ce malheureux ? Et justement il tombait en plein dans les préparatifs de la fête. Jamais elle n'avait eu de chance ; on ne pouvait pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement. Mais Virginie lui répondait qu'elle était bien bonne de se faire de la bile comme çatourner la bile. Pardi ! si Lantier s'avisait de la suivre, elle appellerait un agent pour leet le ferait coffrer. Depuis un mois que son mari avait obtenu sa place de sergent de ville, la grande brune prenait des allures cavalières et parlait d'arrêter tout le monde. Comme elle élevait la voix, en souhaitant d'être pincée dans la rue, à la seule fin d'emmener elle-même l'insolent au poste et de le livrer à Poisson, Gervaise, d'un geste, la supplia de se taire, parce que les ouvrières écoutaient. Elle rentra la première dans la boutique ; elle reprit, en affectant beaucoup de calme :
___— Maintenant, il faudrait un légume ?
___— Hein ? des petits pois au lard, dit Virginie. Moi, je ne mangerais que de ça.
___— Oui, oui, des petits pois au lard ! approuvèrent toutes les autres, pendant qu'Augustine, enthousiasmée, enfonçait de grands coups de tisonnier dans la mécanique.
___
Le lendemain dimanche, dès trois heures, maman Coupeau alluma les deux fourneaux de la maison et un troisième fourneau en terre emprunté aux Boche. À trois heures et demie, le pot-au-feu bouillait dans une grosse marmite, prêtée par le restaurant d'à côté, la marmite du ménage ayant semblé trop petite. On avait décidé d'accommoder la veille la blanquette de veau et l'épinée de cochon, parce que ces plats-là sont meilleurs réchauffés ; seulement, on ne lierait la sauce de la blanquette qu'au moment de se mettre à table. Il resterait encore bien assez de besogne pour le lundi, le potage, les pois au lard, l'oie rôtie. La chambre du fond était tout éclairée par les trois brasiers ; des roux graillonnaient dans les poëlonspoêlons, avec une fumée forte de farine brûlée ; tandis que la grosse marmite soufflait des jets de vapeur comme une chaudière, les flancs secoués par des glouglous graves et profonds. Maman Coupeau et Gervaise, un tablier blanc noué à la ceinturedevant elles, emplissaient [÷]a la pièce de leur hâte à éplucher du persil, à courir après le poivre et le sel, à tourner la viande avec la mouvette de bois. Elles avaient mis Coupeau à la portedehors pour débarrasser le plancher. Mais elles eurent quand même du monde sur le dos toute l'après-midi. Ça sentait si bon la cuisine, dans la maison, que les voisines descendirent les unes après les autres, entrèrent sous des prétextes, uniquement pour savoir ce qui cuisait ; et elles se plantaient là, en attendant que la blanchisseuse fût forcée de lever les couvercles. Puis, vers cinq heures, Virginie parut ; elle avait encore vu Lantier ; décidément, on ne mettait plus les pieds dans la rue sans le rencontrer. Madame Boche, elle aussi, venait de l'apercevoir au coin de la rue, debout sur le coin du trottoir, avançant la tête d'un air sournois ; elle expliqua longuement comment elle l'avait reconnu, à la manière dont il frisait ses moustaches. Alors, Gervaise, qui justement allait acheter un sou d'ognons brûlés pour le pot-au-feu, fut prise d'un tremblement et n'osa plus sortir ; d'autant plus que la concierge et la couturière l'effrayaient beaucoup en racontant des histoires terribles, des hommes attendant des femmes avec des couteaux et des pistolets cachés sous leur redingote. Dame, oui ! on lisait ça tous les jours dans les journaux ; quand un de ces gredins-là enrage de retrouver une ancienne heureuse, il devient capable de tout. Virginie offrit obligeamment de courir chercher les ognons brûlés. Il fallait s'aider entre femmes, on ne pouvait pas laisser massacrer cette pauvre petite. Lorsqu'elle revint, elle dit que Lantier n'était plus là ; il avait dû filer, en se sachant découvert. La conversation, autour des poëlonspoêlons, n'en roula pas moins sur lui jusqu'au soir. Madame Boche ayant conseillé d'instruire Coupeau, Gervaise montra une grande frayeur, ⊂⊃ et la supplia de ne jamais lâcher un mot de ces choses. Ah bien ! ce serait du propre ! Son mari devait déjà se douter de l'affaire, car depuis quelques jours, en se couchant, il jurait et donnait des coups de poing dans le mur. Elle en restait les mains tremblantes, à l'idée que deux hommes se mangeraient pour elle ; elle connaissait Coupeau, il était jaloux à tomber sur Lantier avec ses cisailles ; voilà comment se font les crimes. Et pendant que, toutes quatre, elles s'enfonçaient dans ce drame, les sauces, sur les fourneaux garnis de cendre, mijotaient doucement ; la blanquette et l'épinée, quand maman Coupeau les découvrait, avaient un petit bruit, un frémissement discret ; le pot-au-feu gardait son ronflement de chantre endormi le ventre au soleil. Elles finirent par se tremper chacune une soupe dans une tasse, pour goûter le bouillon.
___
Enfin, le lundi arriva. Maintenant que Gervaise allait avoir quatorze personnes à dîner, elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce monde. Elle se décida à mettre le couvert dans la boutique ; et encore, dès le matin, mesura-t-elle avec un mètre, pour savoir dans quel sens elle placerait la table. Ensuite, il fallut déménager le linge, démonter l'établi ; c'était l'établi, posé sur d'autres tréteaux, qui devait servir de table. Mais, juste au milieu de tout ce remue-ménage, une cliente se présenta et fit une scène, parce qu'elle attendait son linge depuis le vendredi ; on se fichait d'elle, elle voulait son linge immédiatement. Alors, Gervaise s'excusa, mentit avec aplomb ; il n'y avait pas de sa faute, elle nettoyait sa boutique, les ouvrières reviendraient seulement le lendemain ; et elle renvoya la cliente calmée, en lui promettant de s'occuper d'elle à la première heure. Puis, lorsque l'autre fut partie, elle éclata en mauvaises paroles. C'est vrai, si l'on écoutait les pratiques, on ne prendrait pas même le temps de manger, on se tuerait la vie entière pour leurs beaux yeux ! On n'était pas des chiens à l'attache, pourtant ! Ah bien ! quand le Grand Turc lui-mêmeen personne serait venu lui apporter un faux-col, quand elle aurait dûil se serait agi de gagner cent mille francs, elle n'aurait pas donné un coup de fer ce lundi-là, parce qu'à la fin c'était son tour de jouir un peu.
___La matinée entière fut employée à terminer les achats. Trois fois, Gervaise sortit et rentra chargée comme un mulet. Mais, au moment où elle repartait pour commander le vin, elle s'aperçut qu'elle n'avait plus assez d'argent. Elle aurait bien pris le vin à crédit ; seulement, la maison ne pouvait pas rester sans le sou, à cause des mille petites dépenses auxquelles on ne pense pas. Et, dans la chambre du fond, maman Coupeau et elle se désolèrent, calculèrent qu'il leur fallait au moins vingt francs. Où les trouver, ces quatre pièces de cent sous ? Maman Coupeau, qui autrefois avait fait le ménage d'une petite actrice du théâtre des Batignolles, parla la première du
Mont-de-Piété. Gervaise eut un rire de soulagement. Était-elle bête ! elle n'y songeait plus. Elle plia vivement sa robe de soie noire dans une serviette, qu'elle épingla. Puis, elle cacha elle-même le paquet sous le tablier de maman Coupeau, en lui recommandant de le tenir bien aplati sur son ventre, à cause des voisins, qui n'avaient pas besoin de savoir ; et elle vint guetter sur la porte, pour voir si on ne suivait pas la vieille femme. Mais celle-ci n'était pas devant le charbonnier, qu'elle la rappela.
___— Maman ! maman !
___Elle la fit rentrer dans la boutique, ôta de son doigt son alliance, en disant :
___— Tenez, mettez ça avec. Nous aurons davantage.
___Et quand maman Coupeau lui eut rapporté vingt-cinq francs, elle dansa de joie. Elle allait commander en plus six bouteilles de vin cacheté pour boire avec le rôti. Les Lorilleux seraient écrasés.
___Depuis quinze jours, c'était le rêve des Coupeau : écraser les Lorilleux. Est-ce que ces sournois, l'homme et la femme, une jolie paire vraiment, ne s'enfermaient pas quand ils mangeaient un bon morceau, comme s'ils l'avaient volé ? Oui, ils bouchaient la fenêtre avec une couverture pour cacher la lumière et faire croire qu'ils dormaient. Naturellement, ça empêchait les gens de monter ; et ils baffraientbâfraient seuls, ils s'emplissaient sans oser direse dépêchaient de s'empiffrer, sans lâcher un mot tout haut. Même, le lendemain, ils se gardaient de jeter leurs os sur les ordures, parce qu'on aurait su alors ce qu'ils avaient mangé ; madame Lorilleux allait, au bout de la rue, les lancer dans une bouche d'égout ; un matin, Gervaise l'avait surprise vidant là son panier plein d'écales d'huîtres. Ah ! non, pour sûr, ces rapiats n'étaient pas larges des épaules, et toutes ces manigances venaient de leur rage à vouloir paraître pauvres. Eh bien ! on leur donnerait une leçon, on leur prouverait qu'on n'était pas chien. Gervaise aurait mis sa table au travers de la rue, si elle avait pu, histoire d'inviter chaque passant. L'argent, n'est-ce pas ? n'a pas été inventé pour moisir. Il est joli à montrer, quand il luit tout neuf au soleil. Elle leur ressemblait si peu maintenant, que, les jours où elle avait vingt sous, elle s'arrangeait de façon à laisser croire qu'elle en avait quarante.
___
Maman Coupeau et Gervaise parlèrent des Lorilleux, en mettant la table, dès trois heures. Elles avaient accroché de grands rideaux dans la vitrine ; mais, comme il faisait chaud, la porte restait ouverte, la rue entière passait devant la table. Les deux femmes ne posaient pas une carafe, une bouteille, une salière, sans chercher à y glisser une intention vexatoire pour les Lorilleux. Elles les avaient placés de manière à ce qu'ils pussent voir le développement superbe du couvert, et elles leur réservaient la belle vaisselle, sachant bien que les assiettes de porcelaine leur porteraient un coup.
___— Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur donnez pas ces serviettes-là ! J'en ai deux qui sont damassées.
___— Ah bien ! murmura la vieille femme, ils en crèveront, c'est sûr.
___Et elles se sourirent, debout aux deux côtés de cette grande table blanche, où les quatorze couverts alignés leur causaient un gonflement d'orgueil. Ça faisait comme une chapelle au milieu de la boutique.
___— Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si rats !… vous savez, ils ont menti, le mois dernier, quand la femme a raconté partout qu'elle avait perdu un bout de chaîne d'or, en allant reporter l'ouvrage. Vrai ! si celle-là perd jamais quelque chose !… C'était simplement une façon de pleurer misère et de ne pas vous donner vos cent sous.
___— Je ne les ai encore vus que deux fois, mes cent sous, dit maman Coupeau.
___— Voulez-vous parier ! le mois prochain, ils inventeront une autre histoire… Ça explique pourquoi ils bouchent leur fenêtre, quand ils mangent un lapin. N'est-ce pas ? on serait en droit de leur dire : « Puisque vous mangez un lapin, vous pouvez bien donner cent sous à votre mère. » Oh ! ils ont du vice !… Qu'est-ce que vous seriez devenue, si je ne vous avais pas prise avec nous ?
___Maman Coupeau hocha la tête. Ce jour-là, elle était tout à fait contre les Lorilleux, à cause du grand repas que les Coupeau donnaient. Elle aimait la cuisine, les bavardages autour des casseroles, les maisons mises en l'air par les noces des jours de fête. D'ailleurs, elle s'entendait d'ordinaire assez bien avec Gervaise. Les autres jours, quand elles s'asticotaient ensemble, comme ça arrive dans tous les ménages, la vieille femme bougonnait, se disait horriblement malheureuse d'être ainsi à la merci de sa belle-fille. Au fond, elle devait garder une tendresse pour madame Lorilleux ; c'était sa fille, après tout.
___— Hein ? répéta Gervaise, vous ne seriez pas si grasse, chez eux ? Et pas de café, pas de tabac, aucune douceur !… Dites, est-ce qu'ils vous auraient mis deux matelas à votre lit ?
___— Non, bien sûr, répondit maman Coupeau. Lorsqu'ils vont entrer, je me placerai en face de la porte pour voir leur nez.
___Le nez des Lorilleux les égayait à l'avance. Mais il s'agissait de ne pas rester planté là, à regarder la table. Les Coupeau avaient déjeuné très-tard, vers une heure, avec un peu de charcuterie, parce que les trois fourneaux étaient déjà occupés, et qu'ils ne voulaient pas salir la vaisselle lavée pour le soir. À quatre heures, les deux femmes furent dans leur coup de feu. L'oie rôtissait devant une coquille placée par terre, contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte ; et la bête était si grosse, qu'il avait fallu l'enfoncer de force dans la rôtissoire. Ce louchon d'Augustine, assise sur un petit banc, recevant en plein le reflet d'incendie de la coquille, arrosait l'oie gravement avec une cuiller à long manche. Gervaise s'occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la tête perdue au milieu de tous ces plats, tournait, attendait le moment de mettre réchauffer l'épinée et la blanquette.
Vers cinq heures, les invités commencèrent à arriver. Ce furent d'abord les deux ouvrières, Clémence et madame Putois, toutes deux endimanchées, la première en bleu, la seconde en noir ; Clémence tenait un géranium, madame Putois, un héliotrope ; et Gervaise, qui justement avait les mains blanches de farine, dut leur appliquer à chacune deux gros baisers, les mains rejetées en arrière. Puis, sur leurs talons, Virginie entra, mise comme une dame, en robe de mousseline imprimée, avec une écharpe et un chapeau, bien qu'elle ait eût eu seulement la rue à traverser. Celle-là apportait un pot d'œillets rouges. Elle prit elle-même la blanchisseuse dans ses grands bras et la serra fortement. Enfin, parurent Boche avec un pot de pensées, madame Boche avec un pot de réséda, madame Lerat avec une citronnelle, un pot dont la terre avait sali sa robe de mérinos violet. Tout ce monde s'embrassait, s'entassait dans la chambre, au milieu des trois fourneaux et de la coquille, d'où montait une chaleur d'asphyxie. Les bruits de friture des poëlonspoêlons couvraient les voix. Une robe qui accrocha la rôtissoire causa une émotion. Ça sentait l'oie si fort, que les nez s'agrandissaient. Et Gervaise était très-aimable, remerciait chacun de son bouquet, sans cesser pour cela de préparer la liaison de la blanquette, au fond d'une assiette creuse. Elle avait posé les pôtspots dans la boutique, au bout de la table, sans leur enlever leur haute collerette de papier blanc. Un parfum doux de fleurs se mêlait à l'odeur de la cuisine.
___— Voulez-vous qu'on vous aide ? dit Virginie. Quand je pense que vous travaillez depuis trois jours à toute cette nourriture, et qu'on va râfler ça en un rien de temps !
___— Dame ! répondit Gervaise, ça ne se ferait pas tout seul… Non, ne vous salissez pas les mains. Vous voyez, tout est prêt. Il n'y a plus que le potage…
___Alors, on se mit à l'aise. Les dames posèrent sur le lit leurs châles et leurs bonnets, puis relevèrent leurs jupes avec des épingles, pour ne pas les salir. Boche, qui avait renvoyé sa femme garder la loge jusqu'à l'heure du dîner, poussait déjà Clémence dans le coin de la mécanique, en lui demandant si elle était chatouilleuse ; et Clémence haletait, se tordait, pelotonnée et les seins crevant son corsage, car l'idée seule des chatouilles lui faisait courir un frisson partout. Les autres dames, afin de ne pas gêner les cuisinières, venaient également de passer dans la boutique, où elles se tenaient contre les murs, en face de la table ; mais, comme la conversation continuait par la porte ouverte, et qu'on ne s'entendait pas, à tous moments elles retournaient au fond, envahissant la pièce avec de brusques éclats de voix, entourant Gervaise qui s'oubliait à leur répondre, sa cuiller fumante à la mainau poing. On riait, on en lâchait de fortes. Virginie ayant dit qu'elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour se faire un trou, cette grande sale de Clémence en raconta une plus raide : elle s'était creusée, en prenant le matin un bouillon pointu, comme les Anglais. Alors, Boche donna un moyen de digérer tout de suite, qui consistait à se serrer dans une porte, après chaque plat ; ça se pratiquait aussi chez les Anglais, ça permettait de manger douze heures à la file, sans se fatiguer l'estomac. N'est-ce pas ? la politesse veut qu'on mange, lorsqu'on est invité à dîner. On ne met pas du veau, et du cochon, et de l'oie, pour les chats. Oh ! la patronne pouvait être tranquille : on allait lui nettoyer ça si proprement, qu'elle n'aurait même pas besoin de laver sa vaisselle le lendemain. Et la société semblait s'ouvrir l'appétit à veniren venant renifler au-dessus des poêlons et de la rôtissoire. Les dames finirent par faire les jeunes filles ; elles jouaient à se pousser, elles couraient d'une pièce à l'autre, ébranlant le plancher, remuant et développant les odeurs de cuisine avec leurs jupons, dans un vacarme assourdissant, où les rires se mêlaient au bruit du couperet de maman Coupeau, hachant du lard.
___Justement, Goujet se présenta au moment où tout le monde sautait en criant, pour la rigolade. Il s'arrêta à la porten'osait pas entrer, intimidé, avec un grand rosier blanc entre les bras, une plante magnifique dont la tige montait jusqu'à sa figure et mêlait des fleurs dans sa barbe jaune. Gervaise courut à lui, les joues enflammées par le feu des fourneaux. Mais il ne savait pas se débarrasser de son pot ; et, quand elle le lui eut pris des mains, il bégaya, n'osant l'embrasser. Ce fut elle qui dut se hausser, poser la joue contre ses lèvres ; même il était si troublé, qu'il l'embrassa sur l'œil, rudement, à l'éborgner. Tous deux restèrent tremblants.
___— Oh ! monsieur Goujet, c'est trop beau ! dit-elle en plaçant le rosier à côté des autres fleurs, qu'il dépassait de tout son panache de feuillage.
___— Mais non, mais non, répétait-il sans trouver autre chose.
___Et, quand il eut poussé un gros soupir, un peu remis, il annonça qu'il ne fallait pas compter sur sa mère ; elle avait sa sciatique. Gervaise fut désolée ; elle parla de mettre un morceau d'oie de côté : , car elle tenait absolument à ce que madame Goujet mangeât de la bête. Cependant, on n'attendait plus personne. Coupeau devait flâner par là, dans le quartier, avec Poisson, qu'il était allé prendre
chez lui, après le déjeuner ; ils ne tarderaient pas à rentrer, ils avaient promis d'être exacts pour six heures. Alors, comme le potage était presque cuit, Gervaise appela madame Lerat, en disant que le moment lui semblait venu de monter chercher les Lorilleux. Madame Lerat, aussitôt, devint très-grave : c'était elle qui avait mené toute la négociation et réglé entre les deux ménages comment les choses se passeraient. Elle remit son châle et son bonnet ; elle monta, raide dans ses jupes, l'air important. En bas, la blanchisseuse continua à tourner son potage, des pâtes d'Italie, sans dire un mot. La société, brusquement sérieuse, attendait avec solennité.
___Ce fut madame Lerat qui reparut la première. Elle avait fait le tour par la rue, pour donner plus de pompe à la réconciliation. Elle tint de la main la porte de la boutique grande ouverte, tandis que madame Lorilleux, en robe de soie, s'arrêtait sur le seuil. Tous les invités s'étaient levés, Gervaise s'avança, embrassa sa belle-sœur, comme il était convenu, en disant :
___— Allons, entrez. C'est fini, n'est-ce pas ?… Nous serons gentilles toutes les deux.
___Et madame Lorilleux répondit :
___— Je ne demande pas mieux que ça dure toujours.
___Quand elle fut entrée, Lorilleux s'arrêta également sur le seuil, et il attendit aussi d'être embrassé, avant de pénétrer dans la boutique. Ni l'un ni l'autre n'avait apporté de bouquet ; ils s'y étaient refusérefusés, ils trouvaient qu'ils auraient trop l'air de se soumettre à la Banban, s'ils arrivaient chez elle avec des fleurs, la première fois. Cependant, Gervaise criait à Augustine de donner deux litres. Puis, sur un bout de la table, elle versa des verres de vin, appela tout le monde. Et chacun prit un verre, on trinqua à la bonne amitié de la famille. Il y eut un silence, la société buvait, les dames levaient le coude, d'un trait, jusqu'à la dernière goutte.
___— Rien n'est meilleur avant la soupe, déclara Boche, avec un claquement de langue. Ça vaut mieux qu'un coup de pied au derrière.
___Maman Coupeau s'était placée en face de la porte, pour voir le nez des Lorilleux. Elle tirait Gervaise par la jupe, elle l'emmena dans la pièce du fond. Et, toutes deux penchées au-dessus du potage, elles causèrent vivement, à voix basse.
___— Hein ? quel pif ! dit la vieille femme. Vous n'avez pas pu les voir, vous. Mais moi, je les guettais… Quand elle a aperçu la table, tenez ! sa figure s'est tortillée comme ça, les coins de sa bouche sont montés toucher ses yeux ; et lui, ça l'a étranglé, il s'est mis à tousser… Maintenant, regardez-les, là-bas ; ils n'ont plus de salive, ils se mangent les lèvres.
___— Ça fait de la peine, des gens jaloux à ce point, murmura Gervaise.
___Vrai, les Lorilleux avaient une drôle de tête. Personne, bien sûr, n'aime à être écrasé ; dans les familles surtout, quand les uns réussissent, les autres ragent, c'est naturel. Seulement, on se contient, n'est-ce pas ? on ne se donne pas en spectacle. Eh bien ! les Lorilleux ne pouvaient pas se contenir. C'était plus fort qu'eux, ils louchaient, ils avaient le bec de travers. Enfin, ça se voyait si clairement, que les autres invités les regardaient et leur demandaient s'ils n'étaient pas indisposés. Jamais ils n'avaleraient la table avec ses quatorze couverts, son linge blanc, ses morceaux de pain coupés à l'avance. On se serait cru dans un restaurant des boulevards. Madame Lorilleux fit le tour, baissa le nez pour ne pas voir les fleurs ; et, sournoisement, elle tâta la grande nappe, tourmentée par l'idée qu'elle devait être neuve.
___— Nous y sommes ! cria Gervaise, en reparaissant, souriante, les bras nus, ses petits cheveux blonds envolés sur les tempes.
___Les invités piétinaient autour de la table. Tous avaient faim, bâillaient légèrement, l'air embêté.
___— Si le patron arrivait, reprit la blanchisseuse, nous pourrions commencer.
___— Ah bien ! dit madame Lorilleux, la soupe a le temps de refroidir… Coupeau oublie toujours. Il ne fallait pas le laisser filer.
___
Il était déjà six heures et demie. Tout brûlait, maintenant ; l'oie serait trop cuite. Alors, Gervaise, désolée, parla d'envoyer quelqu'un dans le quartier voir, chez les marchands de vin, si l'on n'apercevait pas Coupeau. Puis, comme Goujet s'offrait, elle voulut aller avec lui ; Virginie, inquiète de son mari, les accompagna. Tous les trois, en cheveux, barraient le trottoir. Le forgeron, qui avait sa redingote, tenait Gervaise à son bras gauche et Virginie à son bras droit : il faisait le panier à deux anses, disait-il ; et le mot leur parut si drôle, qu'ils s'arrêtèrent, les jambes cassées par le rire. Ils se regardèrent dans la glace du charcutier, ils rirent plus fort. Entre À  (2) Goujet tout noir, les deux femmes semblaient deux cocottes mouchetées, la couturière avec sa toilette de mousseline semée de bouquets roses, la blanchisseuse en robe de percale blanche à pois bleus, les poignets nus, une petite cravate de soie grise nouée au cou. Le monde se retournait pour les voir passer, si gais, si frais, endimanchés un jour de semaine, bousculant la foule qui encombrait la rue des Poissonniers, dans la tiède soirée de juin. Mais il ne s'agissait pas de rigoler. Ils allaient droit à la porte de chaque marchand de vin, allongeaient la tête, cherchaient devant le comptoir. Est-ce que cet animal de Coupeau était parti boire la goutte à l'Arc-de-Triomphe ? Déjà ils avaient battu tout le haut de la rue, regardant aux bons endroits : à la Petite-Civette, renommée pour les prunes ; chez la mère Baquet, qui vendait du vin d'Orléans à huit sous ; au Papillon, le rendez-vous des cochers, des gens difficiles. Pas de Coupeau. Alors, comme ils descendaient vers le boulevard, Gervaise, en passant devant François, le mastroquet du coin, poussa un léger cri.
___— Quoi donc ? demanda Goujet.
___La blanchisseuse ne riait plus. Elle était très-blanche, et si émotionnée, qu'elle avait failli tomber. Virginie comprit tout d'un coup, en voyant chez François, assis à une table, Lantier qui dînait tranquillement. Les deux femmes entraînèrent le forgeron.
___— Le pied m'a tourné, dit Gervaise, quand elle put parler.
___Enfin, au bas de la rue, ils découvrirent Coupeau et Poisson dans
l'Assommoir du père Colombe. Ils se tenaient debout, au milieu d'un tas d'hommes ; Coupeau, en blouse grise, criait, avec des gestes furieux et des coups de poing sur le comptoir ; Poisson, qui n'était pas de service ce jour-là, serré dans un vieux paletot marron, l'écoutait, la mine terne et silencieuse, hérissant son impériale et ses moustaches rouges. Goujet laissa les femmes au bord du trottoir, vint poser la main sur l'épaule du zingueur. Mais quand ce dernier aperçut Gervaise et Virginie dehors, il se fâcha. Qui est-ce qui lui avait fichu des femelles de cette espèce ? Voilà que les jupons le relançaient maintenant ! Eh bien ! il ne bougerait pas, elles pouvaient manger leur saloperie de dîner toutes seules. Pour l'apaiser, il fallut que Goujet acceptaacceptât une tournée de quelque chose ; encore mit-il de la méchanceté à traîner cinq grandes minutes devant le comptoir. Lorsqu'il sortit enfin, il dit à sa femme :
___— Ça ne me va pas… Je reste où j'ai affaire, entends-tu !
___Elle ne répondit rien. Elle était toute tremblante. Elle avait dû causer de Lantier avec Virginie, car celle-ci poussa son mari et Goujet, en leur criant de marcher les premiers. Les deux femmes se mirent ensuite aux côtés du zingueur, pour l'occuper et l'empêcher de voir. Il était à peine allumé, plutôt étourdi d'avoir gueulé que d'avoir bu. Par taquinerie, comme elles semblaient vouloir suivre le trottoir de gauche, il les bouscula, il passa sur le trottoir de droite
 (3). Elles coururent, effrayées ; elles , et tâchèrent de masquer la porte de François. Mais Coupeau devait savoir que Lantier était là. Gervaise demeura stupide, en l'entendant grogner :
___— Oui, n'est-ce pas ! ma biche, il y a là un cadet de notre connaissance. Faut pas me prendre pour un jobard… Que je te pince à te balader encore, avec tes yeux en coulisse !
___Et il lâcha des mots crus. Ce n'était pas lui qu'elle cherchait, les coudes à l'air, la margoulette enfarinée ; c'était son ancien marlou. Puis, brusquement, il céda à fut pris d'une rage folle contre Lantier. Ah ! le brigand, ah ! la crapule ! Il fallait que l'un des deux restât sur le trottoir, vidé comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne pas comprendre, mangeait lentement du veau à l'oseille. On commençait à s'attrouper. Virginie
 ⌉⌉ emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement, dès qu'il eut tourné le coin de la rue. N'importe, on revint à la boutique moins gaîmentgaiement qu'on n'en était sorti.
___Autour de la table, les invités attendaient avec des mines longues. Le zingueur donna des poignées de main, en se dandinant devant les dames. Gervaise, un peu oppressée, parlait à demi-voix, faisait placer le monde : Lorilleux à sa droite, puis madame Putois, Poisson à sa gauche, puis madame Boche ; de l'autre côté, à la droite de Coupeau, madame Lorilleux, à la gauche Virginie et Goujet ;enfin maman Coupeau et madame Lerat à l'un des bouts de la table carrée, Boche et Clémence à l'autre bout. Mais, brusquement, elle s'aperçut que, madame Goujet n'étant pas venue, une place allait rester vide, la place à côté de madame Lorilleux. Elle ne put retenir un léger cri.
___— Nous sommes treize ! dit-elle, très-émue, voyant là une nouvelle preuve du malheur dont elle se sentait menacée depuis quelque temps.
___Les dames, déjà assises, se levèrent d'un air inquiet et fâché. Madame Putois offrit de se retirer, parce que, selon elle, il ne fallait pas jouer avec ça ; d'ailleurs, elle ne toucherait à rien, les morceaux ne lui profiteraient pas. Quant à Boche, il ricanait : il aimait mieux être treize que quatorze ; les parts seraient plus grosses, voilà tout.
___— Attendez ! reprit Gervaise tout d'un coup. Ça va s'arranger.
___Et, sortant sur le trottoir, elle appela le père Bru qui traversait justement la chaussée. Le vieil ouvrier entra, courbé, roidi, la face muette.
___— Asseyez-vous là, mon brave homme, dit la blanchisseuse. Vous voulez bien manger avec nous, n'est-ce pas ?
___Il hocha simplement la tête. Il voulait bien, ça lui était égal.
___— Hein ! autant lui qu'un autre, continua-t-elle, baissant la voix, s'adressant à la société. Il ne mange pas souvent à sa faim. Au moins, il se régalera encore une fois… Nous n'aurons pas de remords à nous emplir, maintenant.
___Goujet avait les yeux humides, tant il était touché. Les autres s'apitoyèrent, trouvèrent ça très-bien, en ajoutant que ça leur porterait bonheur à tous. Cependant, madame Lorilleux ne semblait pas contente d'être à côté près du vieux ; elle s'écartait, elle jetait des coups d'œil dégoûtés sur ses mains durcies, sur sa blouse rapiécée et déteinte. Le père Bru restait la tête basse, gêné surtout par la serviette qui cachait l'assiette, devant lui. Il finit par l'enlever et la poser posa doucement au bord de la table, sans songer à la mettre sur ses genoux.
___Enfin, Gervaise servait le potage aux pâtes d'
Italie, les invités prenaient leurs cuillers, lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau avait encore disparu. Il était peut-être bien retourné chez le père Colombe. Mais la société se fâcha. Cette fois, tant pis ! on ne courrait pas après lui, il pouvait rester dans la rue, s'il n'avait pas faim. Et, comme les cuillers tapaient au fond des assiettes, Coupeau reparut, avec deux pots, un sous chaque bras, une giroflée et une balsamine. Toute la table battit des mains. Lui, galant, fit le tour, alla poser ses pots, l'un à droite, l'autre à gauche du verre de Gervaise ; puis, il se pencha, et, l'embrassant :
___— Je t'avais oubliée, ma biche… Ça n'empêche pas, on s'aime tout de même, dans un jour comme le jour d'aujourd'hui.
___— Il est très bien, monsieur Coupeau, ce soir, murmura Clémence à l'oreille de Boche. Il a tout ce qu'il lui faut, juste assez pour être aimable.
___La bonne manière du patron rétablit la gaieté, un moment compromise. Gervaise, tranquillisée, était redevenue toute souriante. Les convives achevaient le potage. Puis les litres circulèrent, et l'on but le premier verre de vin, quatre doigts de vin pur, pour faire couler les pâtes. Il y eut un silence. Dans la
pièce voisine, on entendait les enfants se disputer. Il y avait là Étienne, Nana, Pauline et le petit Victor Fauconnier. On s'était décidé à leur installer une table pour eux quatre, en leur recommandant d'être bien sages. Ce louchon d'Augustine, qui surveillait les fourneaux, devait manger sur ses genoux.
___— Maman ! maman ! cria s'écria brusquement Nana, c'est Augustine qui laisse tomber son pain dans la rôtissoire !
___La blanchisseuse accourut et surprit le louchon en train de se brûler le gosier, pour avaler plus vite une tartine toute trempée de graisse d'oie bouillante. Elle la calotta, parce que cette satanée gamine criait que ce n'était pas vrai.
___Après le bouillibœuf, quand la blanquette apparut, servie dans un saladier, le ménage n'ayant pas de plat assez grand, un rire courut parmi les convives.
___— Ça va devenir sérieux, déclara Poisson, qui parlait rarement.
___
Il était sept heures et demie. Ils avaient fermé la porte de la boutique, afin de ne pas être mouchardémouchardés par le quartier ; en face surtout, le petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses, ⊂⊃ et leur ôtait les morceaux de la bouche, d'un regard si glouton, que ça les empêchait de manger. Les rideaux pendus devant les vitres laissaient tomber une grande lumière blanche, égale, sans une ombre, dans laquelle baignait la table, avec ses couverts encore symétriques, ses pots de fleurs habillés de hautes collerettes de papier ; et cette clarté pâle, ce lent crépuscule donnait à la société un air distingué. Virginie trouva le mot : elle regarda la pièce, close et tendue de mousseline, et elle ditdéclara que c'était gentil. Quand une charrette passait dans la rue, les verres dansaientsautaient sur la nappe, les dames étaient obligées de crier aussi fort que les hommes pour se faire entendre. Mais on causait peu, on se tenait bien, on se faisait des politesses. Coupeau seul était en blouse, parce que, disait-il, on n'a pas besoin de se gêner avec des amis, et que la blouse est du reste le vêtement d'honneur de l'ouvrier. Les dames, sanglées dans leur corsage, avaient des bandeaux empâtés de pommade, où le jour se reflétait ; tandis que les messieurs, assis loin de la table, bombaient la poitrine et écartaient les coudes, par crainte de tacher leur redingote.
___Ah ! tonnerre ! quel trou dans la blanquette ! Si l'on ne parlait guère, on mastiquait ferme. Le saladier se creusait, une cuiller plantée dans la sauce épaisse, une bonne sauce jaune qui tremblait comme une gelée. Là dedans, on pêchait les morceaux de veau ; et il y en avait toujours, le saladier voyageait de main en main, des les visages se penchaient et cherchaient des champignons. Les grands pains, posés contre le mur, derrière les convives, avaient l'air de fondre. Entre les bouchées, on entendait les culs des verres retomber sur la table. La sauce était un peu trop salée, il fallut quatre litres pour noyer cette bougresse de blanquette, qui s'avalait comme une crème et qui vous mettait un incendie dans le ventre. Et l'on n'eut pas le temps de souffler, l'épinée de cochon, montée sur un plat creux, flanquée de grosses pommes de terre rondes, arrivait au milieu d'un nuage. Il y eut un cri. Sacré nom ! c'était trouvé ! Tout le monde aimait ça. Pour le coup, on allait se mettre en appétit ; et chacun suivait le plat d'un œil oblique, en essuyant son couteau sur son pain, afin d'être prêt. Puis, lorsqu'on ⊂⊃ se fut servi, on se poussa du coude, on parla, la bouche pleine. Hein ? quel beurre, cette épinée ! quelque chose de doux et de solide qu'on sentait couler le long de son boyau, jusque dans ses bottes. Les pommes de terre étaient un sucre. Ça n'était pas salé ; mais, juste à cause des pommes de terre, ça demandait un coup d'arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot à quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si proprement torchées, qu'on n'en changea pas pour manger les pois au lard. Oh ! les légumes ne tiraient pas à conséquence. On gobait ça à pleine cuiller, en s'amusant. De la vraie gourmandise enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le meilleur, dans les pois, c'étaient les lardons, grillés à point, puant le sabot de cheval. Deux litres suffirent.
___— Maman ! maman ! cria tout à coup Nana, c'est Augustine qui met ses mains dans mon assiette !
___— Tu m'embêtes ! fiche-lui une claque ! répondit Gervaise, en train de se bourrer de petits pois.
___Dans la pièce voisine, à la table des enfants, Nana faisait la maîtresse de maison. Elle s'était assise à côté de Victor et avait placé son frère Étienne près de la petite Pauline ; comme ça, ils jouaient au ménage, ils étaient des mariés en partie de plaisir. D'abord, Nana avait servi ses invités très-gentillementgentiment, avec des mines souriantes de grande personne ; mais elle venait de céder à son amour des lardons, elle les avait tous gardés pour elle. Ce louchon d'Augustine, qui rôdait sournoisement autour des enfants, profitait de ça pour prendre les lardons à pleine main, sous prétexte de refaire le partage. Nana, furieuse, la mordit au poignet.
___— Ah ! tu sais, murmura Augustine, je vais rapporter à ta mère qu'après la blanquette tu as dit à Victor de t'embrasser.
___Mais tout rentra dans l'ordre, Gervaise et maman Coupeau arrivaient pour débrocher l'oie. À la grande table, on respirait, renversé sur les dossiers des chaises. Les hommes déboutonnaient leur gilet, les dames s'essuyaient la figure avec leur serviette. Le repas fut comme interrompu ; seuls, quelques convives, les mâchoires en branle, continuaient à avaler de grosses bouchées de pain, sans même s'en apercevoir. On laissait la nourriture se tasser, on attendait. La nuit, lentement, était tombée ; un jour sale, d'un gris de cendre, s'épaississait de plus en plus derrière les rideaux. Quand Augustine posa deux lampes allumées, une à chaque bout de la table, la débandade du couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin, couverte de miettes. On étouffait dans l'odeur forte qui montait. Cependant, les nez se tournaient vers la cuisine, à certaines bouffées chaudes.
___— Peut-on vous donner un coup de main ? cria Virginie.
___Elle quitta sa chaise, passa dans la pièce voisine. Toutes les femmes, une à une, la suivirent, Clémence, madame Boche, madame Putois, madame Lerat. Elles entourèrent la rôtissoire, elles regardèrent avec un intérêt profond Gervaise et maman Coupeau qui tiraient sur la bête. Puis, une clameur s'éleva, où l'on distinguait les voix aiguës et les sauts de joie des enfants. Et il y eut une rentrée triomphale : Gervaise portait l'oie, les bras raidis, la face suante, épanouie dans un large rire silencieux ; les femmes marchaient derrière elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait pour voir. Quand l'oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l'attaqua pas tout de suite. C'était un étonnement, une surprise presque respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d'yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre ! et quels nénets !
___— Elle ne s'est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! dit Boche.
___— J'aime mieux la recevoir dans la bouche que sur la tête, fit remarquer madame Putois.
___Mais Coupeau en lâcha une plus raide :
___— Moi, c'est comme ça que je préfère les oies et les femmes, grasses et chaudes.
 (4)
___Alors, on entra dans des détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu'elle eût trouvée chez le marchand de volailles du
faubourg Poissonnière ; elle pesait douze livres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l'interrompit pour se vanter d'avoir vu la bête crue : on l'aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lèvres. Cependant, Lorilleux et madame Lorilleux pinçaient le nez, suffoqués de voir une oie pareille sur la table de la Banban.
___— Eh bien ! voyons, on ne va pas la manger entière, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce qui coupe ?… Non, non, pas moi ! C'est trop gros, ça me fait peur.
___Coupeau s'offrait. Mon Dieu ! c'était bien simple : on empoignait les membres, on tirait dessus ; les morceaux restaient bons tout de même. Mais on se récria, on reprit de force le couteau de cuisine au zingueur ; quand il découpait, il faisait un vrai cimetière dans le plat. Pendant un moment, on chercha un homme de bonne volonté. Enfin, madame Lerat dit d'une voix aimable :
___— Écoutez, c'est à monsieur Poisson… certainement, à monsieur Poisson…
___Et, comme la société semblait ne pas comprendre, elle ajouta avec une intention plus flatteuse encore :
___— Bien sûr, c'est à monsieur Poisson, qui a l'usage des armes.
___Et elle passa au sergent de ville le couteau de cuisine qu'elle tenait à la main. Toute la table eut un rire d'aise et d'approbation. Poisson inclina la tête avec une raideur militaire et prit l'oie devant lui, très flatté, bien qu'il gardât sa face muette et grave. Ses voisines, Gervaise et madame Boche, s'écartèrent, firent de la place à ses coudes. Il découpait lentement, les gestes élargis, les yeux fixés sur la bête, comme pour la clouer au fond du plat. Quand il enfonça le couteau dans la carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un élan de patriotisme. Il cria :
___— Hein ! si c'était un Cosaque !
___— Est-ce que vous vous êtes battu avec des
cosaques, monsieur Poisson ? demanda madame Boche.
___— Non, avec des
Bédouins, répondit le sergent de ville, qui détachait une aile. Il n'y a plus de Cosaques.
___Mais un gros silence se fit. Les têtes s'allongeaient, les regards suivaient le couteau. Poisson ménageait une surprise. Brusquement, il donna un dernier coup ; l'arrière-train de la bête se sépara et se tint debout, le croupion en l'air : c'était le bonnet d'évêque. Alors, l'admiration éclata. Il n'y avait que les anciens militaires pour être aimables en société, ils savaient ça. Cependant, l'oie venait de laisser échapper un flot de jus par le trou béant de son derrière ; et Boche rigolait.
___— Moi, je m'abonnerais murmura-t-il, pour qu'on me fîtabonne, murmura-t-il, pour qu'on me fasse
 (5) comme ça pipi dans la bouche.
___— Oh ! le sale ! crièrent les dames. Faut-il être sale !
___— Non, je ne connais pas d'homme aussi dégoûtant ! dit madame Boche, plus furieuse que les autres. Tais-toi, entends-tu ! Tu dégoûterais une armée… Vous savez que c'est pour tout manger !
___À ce moment, Clémence répétait, au milieu du bruit, avec insistance :
___— Monsieur Poisson, écoutez, monsieur Poisson… Vous me garderez le croupion, n'est-ce pas ?
___— Ma chère, le croupion vous revient de droit, dit madame
⌈⌈   Lerat, de son air discrètement égrillard.
___Pourtant, l'oie était découpée. Le sergent de ville, après avoir laissé la société admirer le bonnet d'évêque pendant quelques minutes, venait d'abattre les morceaux et de les ranger autour du plat. On pouvait se servir. Mais les dames, qui dégrafaient leur robe, se plaignaient de la chaleur. Coupeau cria qu'on était chez soi, qu'il emmiellait les voisins ; et il ouvrit toute grande la porte de la rue, la noce continua au milieu du roulement des fiacres et de la bousculade des passants sur les trottoirs. Alors, les mâchoires reposées, un nouveau trou dans l'estomac, on recommença à dîner, on tomba sur l'oie furieusement. Rien qu'à attendre et à regarder découper la bête, disait ce farceur de Boche, ça lui avait fait descendre la blanquette et l'épinée dans les mollets.
 ⌉⌉
___Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette : c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme un chatte ; d'ailleurs, Goujet la trouvait très-bien. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant baffrerbâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était bien rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie ⊂⊃ rôtie , elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité. Cinq ou six morceaux d'oie traînaient encore sur le plat ; on ne pouvait plus aller, on rotait dessus ; mais Gervaise regardait ça comme un affront, elle les partagea, les mit dans les assiettes. L'oie était enterrée.
___Et le vin donc, mes enfants ! Malheur !
ça coulait autour de la table comme l'eau coule à la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu'il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser du geste familier aux femmes qui trayenttraient les vaches. Encore une négresse qui avait la gueule cassée ! Dans un coin de la boutique, le tas des négresses mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant demandé de l'eau, le zingueur indigné venait d'enlever lui-même les carafes. Est-ce que les honnêtes gens buvaient de l'eau ? Elle voulait donc avoir des grenouilles dans l'estomac ? Et les verres se vidaient d'une lampée, on entendait le liquide jeté d'un trait tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d'orage. Il pleuvait du picton, quoi ! un pictonpiqueton, quoi ? un piqueton (7) qui avait d'abord un goût de vieux tonneau, mais auquel on s'habituait joliment, à ce point qu'il finissait par sentir la noisette. Ah ! Dieu de Dieu ! les jésuites avaient beau dire, le jus de la treille était tout de même une fameuse invention ! La société riait, approuvait ; car, enfin, l'ouvrier n'aurait pas pu vivre sans le vin, le papa Noé devait avoir planté la vigne pour les zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin décrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des fainéants ; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours, eh bien ! le roi n'était pas votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ça que l'ouvrier, échiné, sans le sou, méprisé par les bourgeois, avait tant de sujets de gaieté, et qu'on était bien venu de lui reprocher une cocarde de temps à autre, prise à la seule fin de voir la vie en rose ! Hein ! à cette heure, justement, est-ce qu'on ne se fichait pas de l'empereur ? Peut-être bien que l'empereur lui aussi était rond, mais ça n'empêchait pas, on se fichait de lui, on le défiait bien d'être plus rond et de rigoler davantage. Zut pour les aristos ! Coupeau envoyait le monde à la balançoire. Il trouvait les femmes chouettes, il tapait sur sa poche où trois sous se battaient, en riant comme s'il avait remué des pièces de cent sous à la pelle. Goujet lui-même, si sobre d'habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient pâles, tandis que Poisson roulait des regards de plus en plus sévères dans sa face raidebronzée (8) d'ancien soldat. Ils étaient déjà soûls comme des tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh ! une culotte encore légère, le vin pur aux joues, avec un besoin de se déshabiller qui leur faisait enlever leur fichu ; seule, Clémence, tout à fait lancée, commençait à n'être plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se souvint des six bouteilles de vin cacheté ; elle avait oublié de les servir avec l'oie ; elle les apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se leva souleva et dit, son verre à la main :
___— Je bois à la santé de la patronne.
___Toute la société, avec un fracas de chaises remuées, se mit debout ; les bras se tendirent, les verres se choquèrent, au milieu d'une clameur.
___— Dans cinquante ans d'ici ! cria Virginie.
___— Non, non, répondit Gervaise émue et souriante, je serai serais trop vieille. Allez, il vient un jour où l'on est content de partir.
___Cependant, par la porte grande ouverte, le quartier regardait et était de la noce. Des passants s'arrêtaient dans le coup de lumière élargi sur les pavés, et riaient d'aise, à voir ces gens avaler de si bon cœur. Les cochers, penchés sur leurs sièges, fouettant leurs rosses, jetaient un regard, lâchaient une rigolade : « Dis donc, tu ne paies rien ?… Ohé ! la grosse mère, je vas chercher l'accoucheuse !… » Et l'odeur de l'oie réjouissait et épanouissait toute la rue ; les garçons de l'épicier croyaient manger de la bête, sur le trottoir d'en face ; la fruitière et la tripière, à chaque instant, venaient se planter devant leur boutique, pour renifler l'air, en se léchant les lèvres. Positivement, la rue commençait à crevercrevait d'indigestion. Mesdames Cudorge, la mère et la fille, les
marchandes de parapluies d'à côté, qu'on n'apercevait jamais, traversèrent la chaussée l'une derrière l'autre, les yeux en coulisse, rouges comme si elles avaient fait des crêpes. Le petit bijoutier, assis à son établi, ne pouvait plus travailler, soûl d'avoir compté les litres, très excité au milieu de ses coucous joyeux. Oui, les voisins en fumaient ! criait Coupeau. Pourquoi donc se serait-on caché ? La société, lancée, n'avait plus honte de se montrer à table ; au contraire, ça la flattait et l'échauffait, ce monde attroupé, béant de gourmandise ; elle aurait voulu enfoncer la devanture, pousser le couvert jusqu'à la chaussée, se payer là le dessert, sous le nez du public, dans le branle du pavé. On n'était pas dégoûtant à voir, n'est-ce pas ? Alors, on n'avait pas besoin de s'enfermer ainsi que des égoïstes. Comme le petit horloger crachait là bas des pièces de dix sous, Coupeaucomme des égoïstes. Coupeau, voyant le petit horloger cracher là-bas des pièces de dix sous, (9) lui montra de loin une bouteille ; et, l'autre ayant accepté de la tête, il lui porta la bouteille et un verre. Une fraternité s'établissait avec la rue. On trinquait à ceux qui passaient. On appelait les camarades qui avaient l'air bon zig. Le gueuleton s'étalait, gagnait de proche en proche, tellement que le quartier de la Goutte d'Or entier sentait la boustifaille et se tenait le ventre dans un bacchanal de tous les diables.
___Depuis un instant, madame Vigouroux, la charbonnière, passait et repassait devant la porte.
___— Eh ! madame Vigouroux ! madame Vigouroux ! hurla la société.
___Elle entra, avec un rire de bête, débarbouillée, grasse à crever son corsage. Les hommes aimaient à la pincer, parce qu'ils pouvaient la pincer partout, sans jamais rencontrer un os. Boche la fit asseoir à côté de près de lui ; et, tout de suite, sournoisement, il prit son genou, sous la table. Mais elle, habituée à ça, vidait tranquillement un verre de vin, en racontant que les voisins étaient aux fenêtres, et que des gens, dans la maison, commençaient à se fâcher.
___— Oh ! ça, c'est notre affaire, dit madame Boche. Nous sommes les concierges, n'est-ce pas ? Eh bien, nous répondons de la tranquillité… Qu'ils viennent se plaindre, nous les recevrons joliment.
___Le vacarme grandissait encore. Dans
la pièce du fond, il venait d'y avoir une bataille furieuse entre Nana et Augustine, à propos de la rôtissoire, que toutes les deux voulaient torcher. Pendant un quart d'heure, la rôtissoire avait rebondi sur le carreau, avec un bruit de vieille casserole. Maintenant, Nana soignait le petit Victor, qui avait un os d'oie dans le gosier ; elle adorait tripoter le monde, elle lui enlevait sa cravate, elle lui fourrait les doigts sous le menton, en le forçant à avaler de gros morceaux de sucre, comme médicament. Ça ne l'empêchait pas de surveiller la grande table. Elle venait à chaque instant demander du vin, du pain, de la viande, pour Étienne et Pauline.
___— Tiens ! crève ! lui disait sa mère. Tu me ficheras la paix, peut-être !
___Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils mangeaient tout de même, en tapant leur fourchette sur un air de cantique, afin de s'exciter.
___Au milieu du bruit, cependant, une conversation s'était engagée entre le père Bru et maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le vin laissaient blême et hébété
, parlait de ses fils morts en Crimée (10). Ah ! si les petits avaient vécu, il aurait eu du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la langue un peu épaisse, se penchaitpenchant, lui disait :
___— On a bien du tourment avec les enfants, allez ! Ainsi, moi, j'ai l'air d'être heureuse ici, n'est-ce pas ? eh bien ! je pleure plus d'une fois… Non, ne souhaitez pas d'avoir des enfants.
___Le père Bru hochait la tête.
___— On ne veut plus de moi nulle part pour travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand j'entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me demandent si c'est moi qui ai peintverni
les bottes d'Henri IV… L'année dernière, j'ai encore gagné trente sous par jour à peindre un pont ; il fallait rester sur le dos, avec la rivière qui coulait en bas. Je tousse depuis ce temps… Aujourd'hui, c'est fini, on m'a mis à la porte de partout.
___Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta :
___— Ça se comprend, n'est-ce pas ? puisque je ne suis plus bon à rien. Ils ont raison, je ferais comme eux… Voyez-vous, le malheur, c'est que je ne sois pas mort. Oui, c'est ma faute. On doit se coucher et crever, quand on ne peut plus travailler.
___— Vraiment, dit Lorilleux qui écoutait, je ne comprends pas comment le gouvernement ne vient pas au secours des invalides du travail… Je lisais ça l'autre jour dans un journal.
___Mais Poisson crut devoir défendre le gouvernement.
___— Les ouvriers ne sont pas des soldats, déclara-t-il. Les Invalides sont pour les soldats… Il ne faut pas demander des choses impossibles.
___Le dessert était servi. Au milieu, il y avait un gâteau de Savoie, en forme de temple, avec un dôme à côtes de melon ; et, sur le dôme, se trouvait plantée une rose artificielle, près de laquelle se balançait un papillon en papier d'argent, au bout d'un fil de fer. Deux gouttes de gomme, au cœur de la fleur, imitaient deux gouttes de rosée. Puis, à gauche, un morceau de fromage blanc nageait dans un plat creux ; tandis que, dans un autre plat, à droite, s'entassaient de grosses fraises meurtries dont le jus coulait. Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles de romaine trempées d'huile.
___— Voyons, madame Boche, dit obligeamment Gervaise, encore un peu de salade. C'est votre passion, je le sais.
___— Non, non, merci ! j'en ai jusque-là, répondit la concierge en portant la main à son cou.
___Et la La blanchisseuse s'étant tournée du côté de Virginie, celle-ci refusa de la tête en fourrantfourra son doigt dans sa bouche, comme pour toucher la nourriture.
___— Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n'y a plus de place. Une bouchée n'entrerait pas.
___— Oh ! en vous forçant un peu, reprit Gervaise qui souriait. On a toujours un petit trou. La salade, ça se mange sans faim… Allons…Vous n'allez pas laisser perdre de la romaine ?
___— Vous la mangerez confite demain, dit madame Lerat. C'est meilleur confit.
___Ces dames soufflaient, en regardant d'un air de regret le saladier. Clémence raconta qu'elle avait un jour avalé trois bottes de cresson à son déjeuner. Madame Putois était plus forte encore, elle prenait des têtes de romaine sans les éplucher ; elle les broutait comme ça, à la croque-au-sel. Toutes auraient vécu de salade, s'en seraient payé des baquets. Et, cette conversation aidant, ces dames finirent le saladier.
___— Moi, je me mettrais à quatre pattes dans un pré, répétait la concierge, la bouche pleine.
___Alors, on ricana devant le dessert. Ça ne comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard, mais ça ne faisait rien, on allait tout de même le caresser. Quand on aurait dû éclater comme des bombes, on ne pouvait pas se laisser embêter par des fraises et du gâteau. D'ailleurs, rien ne pressait, on avait le temps, la nuit entière si l'on voulait. En attendant, on emplit les assiettes de fraises et de fromage blanc. Les hommes allumaient des pipes ; et, comme les bouteilles cachetées étaient vides, ils revenaient aux litres, ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que Gervaise coupacoupât tout de suite le gâteau de Savoie. Poisson, très galant, se leva pour prendre la rose, qu'il offrit à la patronne, aux applaudissements de la société. Elle dut l'attacher avec une épingle, sur le sein gauche, du côté du cœur. À chacun de ses mouvements, le papillon voltigeait.
___— Dites donc ! s'écria Lorilleux, qui venait de faire une découverte, mais c'est sur votre établi que nous mangeons !… Ah bien ! on n'a peut-être jamais autant travaillé dessus !
___Cette plaisanterie méchante eut un grand succès. Les allusions spirituelles se mirent à pleuvoir : Clémence n'avalait plus une cuillerée de fraises, sans dire qu'elle donnait un coup de fer ; madame Lerat prétendait que le fromage blanc sentait l'amidon ; tandis que madame Lorilleux, entre ses dents, répétait que c'était trouvé, bouffer si vite l'argent, sur les planches où l'on avait eu tant de peine à le gagner. Une tempête de rires et de cris montaientmontait
 (11).
___Mais, brusquement, une voix forte imposa silence à tout le monde. C'était Boche, debout, prenant un air déhanché et canaille, qui chantait le Volcan d'amour, ou le Troupier séduisant.
______C'est moi, Blavin, que je séduis les belles…
______Par des moyens qu'ils sont fièr'ment fameux.
______N'a pas d'danger que j'en trouv' de cruelles.
______J'les vois toujours correspondre à mes vœux.
___Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on allait chanter ! Chacun dirait la sienne. C'était plus amusant que tout. Et la société s'accouda sur la table, se renversa contre les dossiers des chaises, silencieuse et recueillie, hochant le menton aux bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet animal de Boche avait la spécialité des chansons comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il imitait le tourlourou, les doigts écartés, le chapeau en arrière. Tout de suite après le Volcan d'amour, il entama la Baronne de Follebiche, un de ses succès. Lorsqu'il arriva au troisième couplet, il se retourna vers Clémence, il murmura d'une voix ralentie et voluptueuse :
______La baronne avait du monde,
______Mais c'étaient ses quatre sœurs,
______Dont trois brunes, l'autre blonde,
______Qu'avaient huit-z-yeux ravisseurs.
___Alors, la société, enlevée, alla au refrain. Les hommes marquaient la mesure à coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient :
______Sapristi ! qu'est-ce qui paiera
______La goutte à la pa…, à la pa… pa…,
______Sapristi ! qu'est-ce qui paiera
______La goutte à la pa…, à la patrou… ou… ouille !
___Les vitres de la boutique sonnaient, le grand souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux de mousseline. Cependant, Virginie avait déjà disparu deux fois, et s'était, en rentrant, penchée à l'oreille de Gervaise, pour lui donner tout bas un renseignement. La troisième fois, lorsqu'elle revint, au milieu du tapage, elle lui dit :
___— Ma chère, il est toujours chez François, il fait semblant de lire le journal… Bien sûr, il y a quelque coup de mistoufle.
___Elle parlait de Lantier. C'était lui qu'elle allait ainsi guetter. À chaque nouveau rapport, Gervaise devenait grave.
___— Est-ce qu'il est soûl ? demanda-t-elle à Virginie.
___— Non, répondit la grande brune. Il a l'air rassis. C'est ça surtout qui est inquiétant. Hein ! pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin, s'il est rassis ?… Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu'il n'arrive rien !
___La blanchisseuse, très inquiète, la supplia de se taire. Un profond silence, tout d'un coup, s'était fait. Madame Putois venait de se lever et chantait À l'abordage ! Les convives, muets et recueillis, la regardaient ; même Poisson avait posé sa pipe au bord de la table, pour mieux l'entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, la face blême sous son bonnet noir ; elle lançait son poing gauche en avant avec une fierté convaincue, en grondant d'une voix plus grosse qu'elle :
_________Qu'un forban téméraire
_________Nous chasse vent arrière !
_________Malheur au flibustier !
_________Pour lui point de quartier !
_________Enfants, aux caronades !
_________Rhum à pleines rasades !
_________Pirates ou et forbans
_________Sont gibiers de haubans !
___Ça, c'était du sérieux. Mais, sacré mâtin ! ça donnait une vraie idée de la chose. Poisson, qui avait voyagé sur mer, dodelinait de la tête pour approuver les détails. On sentait bien, d'ailleurs, que cette chanson-là était dans le sentiment de madame Putois. Coupeau se pencha pour raconter comment madame Putois avait un soir,
rue Poulet, souffleté quatre hommes qui voulaient la déshonorer.
___Cependant, Gervaise, aidée de maman Coupeau, servit le café, bien qu'on mangeât encore du gâteau de Savoie. On ne la laissa pas se rasseoir ; on lui criait que c'était son tour. Et elle se défendit, la figure blanche, l'air mal à son aise ; même on lui demanda si l'oie ne l'incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit : Ah ! laissez-moi dormir ! d'une voix faible et douce ; quand elle arrivait au refrain, à ce souhait d'un sommeil peuplé de beaux rêves, ses paupières se fermaient un peu, son regard noyé se perdait dans le noir, du côté de la rue. Tout de suite après, Poisson salua les dames d'un brusque signe de tête et entonna une chanson à boire : les Vins de France ; mais il chantait comme s'il avait accompagné un mortune seringue ; le dernier couplet seul, le couplet patriotique, eut du succès, parce qu'en parlant du drapeau tricolore, il leva son verre très-haut, le balança et finit par le vider au fond de sa bouche grande ouverte. Puis, des romances se succédèrent ; il fut question de
Venise et des gondoles dans la barcarollegondoliers dans la barcarole de madame Boche, de Séville et du muletier Pedrodes Andalouses dans le boléro de madame Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu'à parler des parfums de l'Arabie, à propos des amours de Fatma la danseuse. Autour de la table grasse, dans l'air épaissi d'un souffle d'indigestion, s'ouvraient des horizons d'or, passaient des cous d'ivoire, des chevelures d'ébène, des baisers sous la lune aux sons des guitares, des tendresses de sultan au milieu d'bayadères semant sous leurs pas une pluie de perles et de pierreries ; et les hommes fumaient béatement leurs pipes, les dames gardaient un sourire inconscient de jouissance, tous croyaient être là-bas, en train de respirer de bonnes odeurs. Lorsque Clémence se mit à roucouler : Faites un nid, avec un tremblement de la gorge, ça causa aussi beaucoup de plaisir ; car ça rappelait la campagne, les oiseaux légers, la feuillée discrèteles danses sous la feuillée, les fleurs au calice de miel, enfin ce qu'on voyait au bois de Vincennes, les jours où l'on allait tordre le cou à un lapin. Mais Virginie ramena la rigolade avec Mon petit riquiqui ; elle imitait la vivandière, une main repliée sur la hanche, le coude arrondi ; elle versait la goutte de l'autre main, dans le vide, en tournant le poignet. Si bien que la société supplia alors maman Coupeau de chanter la Souris. La vieille femme refusait, ⊂⊃ jurant qu'elle ne savait pas cette polissonnerie-là. Pourtant, elle commença de son filet de voix cassé ; et son visage ridé, aux petits yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de mademoiselle Lise serrant ses jupes à la vue de la souris, les messieurs pressaient leur voisine du coude Toute la table riait ; les femmes ne pouvaient pas tenir leur sérieux, jetant à leurs voisins des regards luisants ; ce n'était pas sale, après tout, il n'y avait pas de mots crus. Boche, pour dire le vrai, faisait la souris le long des mollets de la charbonnière. Ça aurait pu devenir du vilain, si Goujet, sur un coup d'œil de Gervaise, n'avait ramené le silence et le respect avec les Adieux d'Abd-el-Kader, qu'il grondait de sa voix de basse. Celui-là possédait un creux solide, par exemple ! Ça sortait de sa belle barbe jaune étalée, comme d'une trompette en cuivre. Quand il lança le cri : « Ô ma noble compagne ! » en parlant de la noire jument du guerrier, les cœurs battirent, on l'applaudit sans attendre la fin, tant il avait crié fort.
___— À vous, père Bru, à vous ! dit maman Coupeau. Chantez la vôtre. Les anciennes sont les plus jolies, allez !
___Et la société se tourna vers le vieux, insistant, l'encourageant. Lui, engourdi, avec son masque immobile de peau tannée, regardait le monde, sans paraître comprendre. On lui demanda s'il connaissait les Cinq voyelles. Il baissa le menton ; il ne se rappelait plus ; toutes les chansons du bon temps se mêlaient dans sa caboche. Comme on se décidait à le laisser tranquille, il parut se souvenir, il et bégaya d'une voix caverneuse :
______Trou la la, trou la la,
______Trou la, trou la, trou la la !
___Sa face s'animait peu à peu, ce refrain devait éveiller en lui de lointaines gaietés, qu'il goûtait seul, écoutant sa voix de plus en plus sourde, avec un ravissement d'enfant.
______Trou la la, trou la la,
______Trou la, trou la, trou la la !
___— Dites donc, ma chère, vint murmurer Virginie à l'oreille de Gervaise, vous savez que j'en arrive encore. Ça me taquinait… Eh bien ! Lantier a filé de chez François. Bien vrai, ce n'est pas pour vous tranquilliser.
___— Vous ne l'avez pas rencontré dehors ? demanda la blanchisseuse.
___— Non, j'ai marché vite, je n'ai pas eu l'idée de voir…
___Mais Virginie, qui levait les yeux, s'interrompit et poussa un soupir étouffé.
___— Ah ! mon Dieu !… Il est là, sur le trottoir d'en face ; il regarde ici.
___Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d'œil. Du monde s'était amassé dans la rue, pour entendre la société chanter. Les garçons épiciers, la tripière, le petit horloger faisaient un groupe, semblaient être au spectacle. Il y avait des militaires, des bourgeois en redingote, trois petites filles de cinq ou six ans, se tenant par la main, très-graves, émerveillées. Et Lantier, en effet, se trouvait planté là au premier rang, écoutant et regardant d'un air tranquille. Pour le coup, c'était du toupet. Gervaise sentit un froid lui monter des jambes au cœur, et elle n'osait plus bouger, pendant que le père Bru continuait :
______Trou la la, trou la la,
______Trou la, trou la, trou la la !
___— Ah bien ! non, mon vieux, il y en a assez ! dit Coupeau. Est-ce que vous la savez toutetout entière ?… Vous nous la chanterez un autre jour, hein ! quand nous serons trop gais.
___Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de ses yeux pâles le tour de la table, et reprit son air de brute songeuse. Le café était bu, le zingueur avait redemandé du vin. Clémence venait de se remettre à manger des fraises. Pendant un instant, les chansons cessèrent, on parlait d'une femme qu'on avait trouvée pendue le matin, dans la maison d'à côté. C'était le tour de madame Lerat, mais il lui fallait des préparatifs. Elle trempa le coin de sa serviette dans un verre d'eau et se l'appliqua sur les tempes, parce qu'elle avait trop chaud. Ensuite, elle demanda une larme d'eau de vie, la but, s'essuya longuement les lèvres.
___— L'Enfant du bon Dieu, n'est-ce pas ? murmura-t-elle, l'Enfant du bon Dieu
___Et, grande, masculine, avec son nez osseux et ses épaules carrées de gendarme, elle commença :
_____L'enfant perdu que sa mère abandonne,
_____Trouve toujours un asile au saint lieu.
_____Dieu qui le voit le défend de son trône.
_____L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu.
___Sa voix tremblait sur certains mots, traînait en notes mouillées ; elle levait en coin ses yeux vers le ciel, pendant que sa main droite se balançait devant sa poitrine et s'appuyait sur son cœur, d'un geste pénétré. Alors, Gervaise, torturée par la présence de Lantier, ne put retenir ses pleurs ; il lui semblait que la chanson disait son tourment, qu'elle était cette enfant perdue, abandonnée, dont le bon Dieu allait prendre la défense. Clémence, très-soûle, éclata brusquement en sanglots ; et, la tête tombée au bord de la table, elle étouffait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant régnait. Les dames avaient tiré leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face droite, en s'honorant de leur émotion. Les hommes, le front penché, regardaient fixement devant eux, les paupières battantes. Poisson, étranglant et serrant les dents, cassa à deux reprises des bouts de sa pipe, et les cracha par terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait laissé sa main sur le genou de la charbonnière, ne la pinçait plus, pris d'un remords et d'un respect vagues ; tandis que deux grosses larmes descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-là étaient raides comme la justice et tendres comme des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux, quoi ! Quand le refrain recommença, plus ralenti et plus larmoyant, tous se lâchèrent, tous viaupèrent dans leurs assiettes, se déboutonnant, le ventre le ventre, crevant d'attendrissement.
___Mais Gervaise et Virginie, malgré elles, ne quittaient plus du regard le trottoir d'en face. Madame Boche, à son tour, aperçut Lantier, et laissa échapper un léger cri, sans cesser de se barbouiller de ses larmes. Alors, toutes trois eurent des figures anxieuses, en échangeant d'involontaires signes de tête. Mon Dieu ! si Coupeau se retournait, si Coupeau voyait l'autre ! Quelle tuerie ! quel carnage ! Et elles firent si bien, que le zingueur leur demanda :
___— Qu'est-ce que vous regardez donc ?
___Il se pencha, il reconnut Lantier.
___— Nom de Dieu ! c'est trop fort, murmura-t-il. Ah ! le sale muffe, ah ! le sale muffemufe, ah ! le sale mufe
 (12)… Non, c'est trop fort, ça va finir…
___Et, comme il se levait en bégayant des menaces atroces, Gervaise le supplia à voix basse.
___— Écoute, je t'en supplie… Laisse le couteau… Reste à ta place, ne fais pas un malheur.
___Virginie dut lui enlever le couteau qu'il avait pris sur la table. Mais elle ne put l'empêcher de sortir et de s'approcher de Lantier. La société, dans son émotion croissante, ne voyait rien, pleurait plus fort, pendant que madame Lerat chantait, avec une expression déchirante :
_____Orpheline, on l'avait perdue,
_____Et sa voix n'était entendue
_____Que des grands arbres et du vent.
___Le dernier vers passa comme un souffle lamentable de tempête. Madame Putois, qui allaiten train de boire, fut si touchée, qu'elle renversa son vin sur la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glacée, un poing serré contre la bouche pour ne pas crier, clignant les paupières d'épouvante, en
s'attendant à voir, d'une seconde à l'autre, l'un des deux hommes, là-bas, tomber assommé sur le trottoirau milieu de la rue. Virginie et madame Boche suivaient aussi la scène, profondément intéressées. Coupeau, surpris par le grand air, avait failli s'asseoir dans le ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celui-ci s'était simplement écarté, en retirant lentement ses mains de ses poches, les mains dans les poches, s'était simplement écarté. Et les deux hommes maintenant s'engueulaient, le zingueur surtout habillait l'autre proprement, le traitait de cochon malade, parlait de lui manger les tripes. On entendait le bruit enragé des voix, on distinguait des gestes furieux, comme s'ils allaient se dévisser les bras, à force de claques. Gervaise défaillait, fermait les yeux, parce que ça durait trop longtemps et qu'elle les croyait toujours sur le point de s'avaler le nez, tant ils se rapprochaient, la figure dans la figure. Puis, comme elle n'entendait plus rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute bête, en les voyant causer tranquillement.
___La voix de madame Lerat s'élevait, roucoulante et pleurarde, commençant un couplet :
_____Le lendemain, à demi morte,
_____On recueillit la pauvre enfant…
___— Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de même ! dit madame Lorilleux, au milieu de l'approbation générale.
___Gervaise avait échangé un regard avec madame Boche et Virginie. Ça s'arrangeait donc ? Coupeau et Lantier continuaient à de causer au bord du trottoir. Ils s'adressaient encore des injures, mais amicalement. Ils s'appelaient « sacré animal », d'un ton où perçait une pointe de tendresse. Comme on les regardaientregardait, ils finirent par se promener doucement côte à côte, le long des maisons, tournant sur eux-mêmes tous les dix pas. Une conversation très-vive s'était engagée. Brusquement, Coupeau parut se fâcher de nouveau, tandis que l'autre refusait, se faisait prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier, qui le força à traverser la rue et à et le força à traverser la rue, pour entrer dans la boutique.
___— Je vous dis que c'est de bon cœur ! criait-il. Vous boirez un verre de vin… Les hommes sont des hommes, n'est-ce pas ? On est fait pour se comprendre…
___Madame Lerat achevait le dernier refrain. Les dames répétaient toutes ensemble, en roulant leurs mouchoirs :
_____L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu.
___On complimenta beaucoup la chanteuse, qui s'assit en affectant d'être brisée. Elle demanda à boire quelque chose, parce qu'elle mettait trop de sentiment dans cette chanson-là, et qu'elle avait toujours peur de se décrocher un nerf. Toute la table, cependant, fixait les yeux sur Lantier, assis paisiblement à côté de Coupeau, mangeant déjà la dernière part du gâteau de Savoie, qu'il trempait dans un verre de vin. En dehors de Virginie et de madame Boche, personne ne le connaissait. Les Lorilleux flairaient bien quelque micmac ; mais ils ne savaient pas, ils avaient pris un air pincé. Goujet, qui s'était aperçu de l'émotion de Gervaise, regardait le nouveau venu de travers. Comme un silence gêné se faisait, Coupeau dit simplement :
___— C'est un ami.
___Et, s'adressant à sa femme :
___— Voyons, remue-toi donc !… Peut-être bien qu'il y a encore du café chaud.
___Gervaise les contemplait l'un après l'autre, douce et stupide. D'abord, quand son mari avait poussé son ancien amant dans la boutique, elle s'était prise pris la tête entre les deux poings, du même geste instinctif que les jours de gros orage, à chaque coup de tonnerre. Ça ne lui semblait pas possible ; les murs allaient tomber et écraser tout le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis devant elle, sans que même les rideaux de mousseline eussent bougé, elle avait subitement trouvé ces choses naturelles. L'oie la gênait un peu ; elle en avait trop mangé, décidément, et ça l'empêchait de penser. Une paresse heureuse l'engourdissait, la tenait tassée au bord de la table, avec le seul besoin de n'être pas embêtée. Mon Dieu ! à quoi bon se faire de la bile, lorsque les autres ne s'en font pas, et que les histoires paraissent s'arranger d'elles-mêmes, à la satisfaction générale ? Elle se leva pour aller voir s'il restait du café.
___Dans la pièce du fond, les enfants dormaient. Ce louchon d'Augustine les avait terrorisés pendant tout le dessert, leur chipant leurs fraises, les intimidant par des menaces abominables. Maintenant, elle était très-malade, accroupie sur un petit banc, la figure blanche, sans rien dire. La grosse Pauline avait laissé tomber sa tête contre l'épaule d'Étienne, endormi lui-même au bord de la table. Nana se trouvait assise sur la descente de lit, auprès de Victor, qu'elle tenait contre elle, un bras passé autour de son cou ; et, ensommeillée, les yeux fermés, elle répétait d'une voix faible et continue :
___— Oh ! maman, j'ai bobo… oh ! maman, j'ai bobo…
___— Pardi ! murmura Augustine, dont la tête roulait sur les épaules, ils sont paf ; ils ont chanté comme les grandes personnes.
___Gervaise reçut un nouveau coup, à la vue d'Étienne. Elle se sentit étouffer, en songeant que le père de ce gamin était là, à côté, en train de manger du gâteau, sans qu'il eût seulement demandé à témoigné le désir d'embrasser le petit. Elle fut sur le point de réveiller Étienne, de l'emporterapporter dans ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva très bien la façon tranquille dont s'arrangeaient les choses. Il n'aurait pas été convenable, sûrement, de troubler la fin du dîner. Elle revint avec la cafetière et servit un verre de café à Lantier, qui d'ailleurs ne semblait pas faire attention à s'occuper d'elle.
___— Alors, c'est mon tour, bégayait Coupeau d'une voix pâteuse. Hein ! on me garde pour la bonne bouche… Eh bien ! je vais vous dire Qué cochon d'enfant !
___— Oui, oui, Qué cochon d'enfant ! criait toute la table.
___Le vacarme reprenait, Lantier était oublié. Les dames apprêtèrent leurs verres et leurs couteaux, pour accompagner le refrain. On riait à l'avance, en regardant le zingueur, qui se calait sur les jambes d'un air canaille. Il prit une voix enrouée de vieille femme.
_____Tous les matins, quand je m'lève,
______J'ai l'cœur sens sus d'sous ;
_____J'l'envoi' chercher contr' la Grève
______Un poisson d' quatr' sous.
_____Il rest' trois quarts d'heure en route,
______Et puis, en r'montant,
_____I' m' lich' la moitié d' ma goutte :
______Qué cochon d'enfant !
___Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en chœur, au milieu d'une gaieté formidable :
______Qué cochon d'enfant !
______Qué cochon d'enfant !
___La rue de la Goutte-d'Or elle-même, maintenant, s'en mêlait. Le quartier chantait Qué cochon d'enfant ! En face, le petit horloger, les garçons épiciers, la tripière, la fruitière, qui savaient la chanson, allaient au refrain, en s'allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue finissait par être soûle ; rien que l'odeur de noce qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu'à cette heure ils étaient joliment soûls, là dedans. Ça grandissait petit à petit, depuis le premier coup de vin pur, après le potage. À présent, c'était le bouquet, tous braillant, tous éclatant de nourriture, dans la buée rousse des deux lampes qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade énorme couvrait le roulement des dernières voitures. Deux sergents de ville, croyant à une émeute, accoururent ; mais, en apercevant Poisson, ils eurent un petit salut d'intelligence. Ils s'éloignèrent lentement, côte à côte, le long des maisons noires.
___Coupeau en était à ce couplet :
_____L' dimanche, à la P'tit'-Villette,
______Après la chaleur,
_____J'allons chez mon oncl' Tinette,
______Qu'est maîtr' vidangeur.
_____Pour avoir des noyaux d' c'rise,
______En nous en r'tournant.
_____I' s'roul' dans la marchandise :
______Qué cochon d'enfant !
______Qué cochon d'enfant !
___Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tiède et calme de la nuit, que ces gueulards-là s'applaudirent eux-mêmes, car il ne fallait pas espérer de pouvoir gueuler plus fort.
___Personne de la société ne parvint jamais à se rappeler au juste comment la noce se termina.
Il devait être très tard, voilà tout, parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-être bien, tout de même, qu'on avait dansé autour de la table, en se tenant par les mains. Ça se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille à l'autre. Pour sûr, on s'était payé du vin à la française vers la fin ; seulement, on ne savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. Les enfants devaient s'être déshabillés et couchés seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allongé deux calottes à Boche, dans un coin, où il causait de trop près avec la charbonnière ; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait ça de blague. Ce que chacun déclarait peu propre, c'était la conduite de Clémence, une fille à ne pas inviter, décidément ; elle avait fini par montrer tout ce qu'elle possédait, et s'était trouvée prise de mal de cœur, au point d'abîmer entièrement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue ; Lorilleux et Poisson, l'estomac dérangé, avaient filé raide jusqu'à la boutique du charcutier. Quand on a été bien élevé, ça se voit toujours. Ainsi, ces dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodées par la chaleur, étaient simplement allées dans la pièce du fond ôter leur corset ; même Virginie avait voulu s'étendre sur le lit, l'affaire d'un instant, pour empêcher les mauvaises suites. Puis, la société semblait avoir fondu, les uns s'effaçant derrière les autres, tous s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier vacarme, une dispute enragée des Lorilleux, un trou la la trou la la « trou la la, trou la la » , entêté et lugubre du père Bru. Gervaise croyait bien que Goujet s'était mis à sanglottersangloter en partant ; Coupeau chantait toujours ; quant à Lantier, il avait dû rester jusqu'à la fin, elle sentait même encore un souffle dans ses cheveux, à un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce souffle venait des lèvres de Lantier ou de la nuit chaude.
___Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles à cette heure, on enleva du lit un matelas qu'on étendit pour elle dans un coin de la boutique, après avoir poussé la table. Elle dormit là, au milieu des miettes du dîner. Et, toute la nuit, dans le sommeil écrasé des Coupeau cuvant la fête, le chat d'une voisine, qui avait profité d'une fenêtre ouverte, croqua les os de l'oie, acheva d'enterrer la bête, avec le petit bruit de ses dents fines, le ventre pétant d'indigestion.

  

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  Dans quelques pages de ce début de chapitre, les points de suspension vont par cinq, voire six, aussi bien dans le feuilleton que dans les éditions de 1877 et 1879.
(2)  L'expression reste un peu étrange. La première version semble inversée : c'est Goujet qui se trouve entre les deux jeunes femmes ; pour la seconde, on peut comprendre que c'est le sentiment de Goujet, mais peut-on imaginer Goujet songeant à des cocottes mouchetées ?.
(3)  Les deux femmes espéraient faire passer Coupeau directement du trottoir de gauche (ouest) de la rue des Poissonniers au trottoir de gauche (nord) de la rue de la Goutte-d'Or, en passant au large de chez François (situé à l'angle sud-est des deux rues).
(4)  Seule LRdL conserve ces deux plaisanteries, supprimées dès l'édition originale ; détail amusant : la première des deux était attribuée initialement à Virginie, dont Zola a rayé le nom pour le remplacer par celui de madame Lerat, avant d'y substituer celui de madame Putois.
(5)  La modification apparaît dès la publication dans LRdL ; le remplacement de fît par fasse est la conséquence mécanique du passage du conditionnel abonnerais à l'indicatif abonne ; mais dans le manuscrit (où apparaît seulement abonnerais ), Zola avait d'abord écrit fasse, corrigé ultérieurement en fît.
(6)  À partir de ce mot, il manque une dizaine de lignes dans le manuscrit, qui reprend à Par exemple, il y eut là ; le texte utilisé ici est donc celui de LRdL (qui ne diffère d'ailleurs en rien des éditions ultérieures).
(7)  L'édition originale allie piqueton et quoi !.
(8)  Zola avait d'abord écrit immobile, biffé et remplacé par raide mais, dans LRdL, il n'y a plus aucun adjectif.
(9)  Le texte premier était […] s'enfermer comme des égoïstes. Comme le petit horloger […]. Pour éviter la répétition, Zola a remplacé (dans le manuscrit et LRdL) le premier comme par ainsi que ; puis (jugeant peut-être la locution trop littéraire) il a choisi de revenir à comme des égoïstes, ce qui nécessitait alors de remplacer le deuxième comme.
(10)  Voir la note (8) du chapitre précédent.
(11)  Le texte de LRdL a encore le pluriel.
(12)  LRdL écrit les deux fois mufle.

 
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