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Oyiwen ed tanemertPage mise à jour le 3 mai 2017 vers 23h30 TUC    


Sommaire
Chapitre IerChapitre IIChapitre IIIChapitre IVChapitre VChapitre VI

 

Chapitre VIIChapitre VIIIChapitre IXChapitre XChapitre XIChapitre XIIChapitre XIII

Pour afficher une présentation, placer le bouton gris en haut de l'écran puis le curseur de la souris sur le bouton.

____________Le texte et ses variantes
Présentation : le texte et ses variantes

___Quatre états successifs du texte ont été pris en compte dans ces pages :
  1. le manuscrit [qui comporte des lacunes dans les chapitres VII, VIII, IX, XI et XII] ;
  2. l'édition en feuilleton : chapitres VII à XIII publiés dans La République des Lettres
    ____[les chapitres I à VI parus dans Le Bien public semblent introuvables] ;
  3. l'édition originale de janvier 1877 ;
  4. la soixante-huitième édition, de 1879, dont on a considéré qu'elle donnait le texte définitif du roman.
___L'ensemble de ces documents peut être consulté et téléchargé sur le site de la BNF à partir de la page d'accueil de Gallica  en entrant dans la zone de recherche Zola Assommoir puis en cliquant sur la loupe (hors de la liste déroulante).
___On dispose donc, selon les passages, de trois ou quatre versions ; le texte s'affichant par défaut ci-dessous reproduit (dans toute la mesure du possible) l'état final du manuscrit.
___Quand toutes les versions dont on dispose sont d'accord, le texte est en gris ; quand le manuscrit diffère de l'édition définitive, le texte est en ocre ; dans ce cas, si l'on place dessus le curseur de la souris, le texte définitif se substitue à celui du manuscrit ; la couleur de ce texte alternatif varie selon la persistance du manuscit dans les versions imprimées :

manuscritfeuilletonédition originaleédition de 1879Suppression
texte du manuscrittexte définitiftexte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte du manuscrit *texte définitif  

Cas particuliers_______________________* ou texte du feuilleton si le manuscrit manque
q.si le manuscrit comporte un passage supprimé dans la versions définitive, l'espace occupé par ce passage
_est remplacé par une bande de couleur (voir la colonne de droite dans le tableau ci-dessus) ;
w⊂⊃ signale un ajout dans le texte imprimé ; placer dessus le curseur de la souris pour afficher ce texte ajouté ;
e[÷÷] passage illisible (tache, déchirure) ;
r changement de paragraphe propre au manuscrit ;
t texte  passage biffé dans le manuscrit (sans être remplacé) mais qu'il a paru intéressant de restituer ;
yles autres cas font l'objet d'une note explicative.
uenfin, on trouvera dans cette annexe toutes les précisions utiles (ou inutiles) sur les principes adoptés.
NB- Pour que le texte change, il faut parfois déplacer le curseur le long de la ligne.

____________Chronologie et lieux
Présentation : chronologie et lieux

___Les pages sont traitées pour afficher diverses informations contextuelles.

Cliquer sur un passage quelconque affiche une bulle indiquant la date à laquelle le passage est censé se dérouler ;
NB- L'affichage de ces bulles repose sur un script publié par Olivier Hondermarck (on peut trouver ce script, parmi bon nombre d'autres, à cette adresse).
  • Cliquer sur une mention de lieu affiche une carte permettant de situer ce lieu et ceux qui l'environnent (dans le texte comme dans l'espace) ;
    NB1- malgré tous les efforts, certains noms traversent  la carte affichée ;
    NB2- dans ces cartes, les noms en italiques signalent les lieux dont la localisation exacte n'a pas pu être établie ;
    NB3- dans le texte ci-dessous, il n'est évidemment pas possible de marquer et traiter un nom déjà marqué comme variante textuelle ; dans ce cas, le nom est suivi de [¶] ; la carte s'affiche en cliquant sur cette marque.
  • Cliquer dans la marge de droite ouvre l'Atlas
    … dans le même onglet ou la même fenêtre  
    (curseur en forme de petite main)  
    ¯d… dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre
        (curseur en forme de sablier)
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur la carte générale du quartier
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur le plan de la grande maison
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur une carte particulière indiqué en tête du chapitre

NB- une annexe de l'Atlas contient diverses explications et discussions complémentaires.

Chapitre IX

 
 
NB- Les feuillets 326 à 338 et 348 à 359 du manuscrits sont manquants ; pour les deux passages placés respectivement entre ⌈⌈  et ⌉⌉ puis ⌈⌈  et ⌉⌉, c'est donc le texte publié en feuilleton dans La République des Lettres qui y supplée ci-dessous.
 

Cet hiver-là, maman Coupeau faillit passer, dans une crise d'étouffement. Chaque année, au mois de décembre, elle était sûre que son asthme la collait sur le dos pour des deux et trois semaines. Elle n'avait plus quinze ans, elle devait en avoir soixante-treize à la Saint-Antoine. Avec ça, très patraque, râlant pour un rien, quoique grosse et grasse. Le médecin annonçait qu'elle s'en irait en toussant, le temps de crier : Bonsoir, Jeanneton, la chandelle est éteinte.    !
___Quand elle était dans son lit, maman Coupeau devenait mauvaise comme la gale. Il faut dire que
le cabinet où elle couchait avec Nana n'avait rien de gai. Entre le lit de la petite et le sien, se trouvait juste la place de deux chaises. Le papier des murs, un vieux papier gris déteint, pendait en lambeaux. La lucarne ronde, près du plafond, laissait tomber un jour louche et pâle de cave. On se faisait joliment vieux là dedans, surtout une personne qui ne pouvait pas respirer. La nuit encore, lorsque l'insomnie la prenait, elle écoutait dormir la petite, et c'était une distraction. Mais, dans le jour, comme on ne lui tenait pas compagnie du matin au soir, elle grognait, elle pleurait, elle répétait toute seule pendant des heures, en roulant sa tête sur l'oreiller :
___— Mon Dieu ! que je suis malheureuse !… Mon Dieu que je suis malheureuse !… En prison, oui, c'est en prison qu'ils me feront mourir !
___Et dès qu'une visite lui arrivait, Virginie ou madame Boche, pour lui demander comment allait la santé, elle ne répondait pas, elle entamait tout de suite le chapitre de ses plaintes.
___— Ah ! il est cher, le pain que je mange ici ! Non, je ne souffrirais pas autant chez des étrangers !… Tenez, j'ai voulu avoir une tasse de tisane, eh bien ! on m'en a apporté plein un pot à eau, une manière de me reprocher d'en trop boire… C'est comme Nana, cette enfant que j'ai élevée, elle se sauve nu-pieds, le matin, et je ne la revois plus. On croirait que je sens mauvais. Pourtant, la nuit, elle dort joliment, elle ne se réveillerait pas une seule fois pour me demander si je souffre… Enfin, je les embarrasse, ils attendent que je crève. Oh ! ce sera bientôt fait. Je n'ai plus de fils, cette coquine de blanchisseuse me l'a pris. Elle me battrait, elle m'achèverait, si elle n'avait pas peur de la justice.
___Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par moments. La baraque tournait mal, tout le monde s'y aigrissait et s'envoyait promener au premier mot. Coupeau, un matin qu'il avait les cheveux malades, s'était écrié : « La vieille dit toujours qu'elle va mourir, et elle ne meurt jamais ! » parole qui avait frappé maman Coupeau au cœur. On lui reprochait ce qu'elle coûtait, on disait tranquillement que, si elle n'était plus là, il y aurait une grosse économie. À la vérité, elle ne se conduisait pas non plus comme elle aurait dû. Ainsi, quand sa fille aînée, madame Lerat, venaitelle voyait sa fille aînée, madame Lerat, elle pleurait misère, accusait son fils et sa belle-fille de la laisser mourir de faim, tout ça pour lui tirer une pièce de vingt sous, qu'elle dépensait en gourmandises. Elle faisait aussi des cancans abominables avec les Lorilleux, en leur racontant à quoi passaitpassaient leurs dix francs, aux fantaisies de la blanchisseuse, des bonnets neufs, des gâteaux mangés dans les coins, des choses plus sales même qu'on n'osait pas dire. À deux ou trois reprises, elle faillit faire battre toute la famille. Tantôt elle était avec les uns, tantôt elle était avec les autres ; enfin, ça devenait un vrai gâchis.
___Au plus fort de sa crise, cet hiver-là, une après-midi que madame Lorilleux et madame Lerat s'étaient rencontrées devant son lit, maman Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se pencher. Elle pouvait à peine parler. Elle souffla, à voix basse :
___— C'est du propre !… Je les ai entendus cette nuit. Oui, oui, la Banban et le chapelier… Et ils menaient un train ! Coupeau est joli. C'est du propre !
___Elle raconta, par phrases courtes, toussant et étouffant, que son fils avait dû rentrer ivre-mort, la veille. Alors, comme elle ne dormait pas, elle s'était très-bien rendu compte de tous les bruits, les pieds nus de la Banban trottant sur le carreau, la voix sifflante du chapelier qui l'appelait, la porte de communication poussée doucement, et le reste. Ça devait avoir duré jusqu'au jour, elle ne savait pas l'heure au juste, parce que, malgré ses efforts, elle avait fini par s'assoupir.
___— Ce qu'il y a de plus dégoûtant, c'est que Nana aurait pu entendre comme moi, continua-t-elle. Justement, elle a été agitée toute la nuit, elle qui d'habitude dort à poings fermés ; elle sautait, elle se retournait, comme s'il y avait eu du feu de la braise dans son lit.
___Les deux femmes ne parurent pas surprises.
___— Pardi ! murmura madame Lorilleux, ça doit avoir commencé le premier jour… Du moment où ça plaît à Coupeau, nous n'avons pas à nous en mêler ! N'importe ! ce n'est guère honorable pour la famille.
___— Moi, si j'étais là, expliqua madame Lerat en pinçant les lèvres, je lui ferais une peur, je lui crierais quelque chose, n'importe quoi : Je te vois ! ou bien : V'là les gendarmes !… La domestique d'un médecin m'a dit que son maître lui avait dit que ça pouvait tuer raide une femme, dans un certain moment. Et si elle restait sur la place, n'est-ce pas ? ce serait bien fait, elle se trouverait punie par où elle aurait péché.
___Tout le quartier sut bientôt que, chaque nuit, Gervaise allait retrouver Lantier. Madame Lorilleux, devant les voisines, avait une indignation bruyante ; elle plaignait son frère, ce jeanjean que sa femme peignait en jaune de la tête aux pieds ; et, à l'entendre, si elle entrait encore dans un pareil bazar, c'était uniquement pour sa pauvre mère, qui se trouvait bien forcée de vivre au milieu de ces abominations. Alors, le quartier tomba sur Gervaise. C'était elle qui savait sûrementÇa devait être elle qui avait débauché le chapelier. On voyait ça dans ses yeux. Oui, malgré les vilains bruits, ce sacré sournois de Lantier restait gobé, parce qu'il continuait ses airs d'homme comme il faut avec tout le monde, marchant sur les trottoirs un journal à la mainen lisant le journal, prévenant et galant auprès des dames, ayant toujours à donner des pastilles et des fleurs. Mon Dieu ! lui, faisait son métier de coq ; un homme est un homme, on ne peut pas lui demander de résister aux femmes qui se jettent à son cou. Mais elle, n'avait pas d'excuse ; elle déshonorait la
rue de la Goutte-d'Or. Et les Lorilleux, comme parrain et marraine, attiraient Nana chez eux pour avoir des détails. Quand ils la questionnaient d'une façon détournée, la petite prenait son air bêta, répondait en éteignant la flamme de ses yeux sous ses longues paupières molles.
___Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille, lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'était trouvée bien coupable, bien sale, et elle avait eu un dégoût d'elle-même. Quand elle sortait de la
chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle mouillait un torchon et se frottait les épaules à les écorcher, comme pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait  ⊂⊃ alors à plaisanter, elle se fâchait, courait en grelottant s'habiller au fond de la boutique ; et elle ne tolérait pas davantage que le chapelier la touchât, lorsque son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en changeant d'homme. Mais, lentement, elle s'accoutumait. C'était trop fatigant de se débarbouiller chaque fois. Ses paresses l'amollissaient, son besoin d'être heureuse lui faisait tirer tout le bonheur possible de ses embêtements. Elle était complaisante pour elle et pour les autres, tâchait uniquement d'arranger les choses de façon ⊂⊃  à ce que personne n'eût trop d'ennui. N'est-ce pas ? pourvu que son mari et son amant fussent contents, que la maison allâtmarchât son petit train-train régulier, enfin qu'on rigolât du matin au soir, tous bien portants, bien gras, tous satisfaits de la vie et se la coulant douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, après tout, elle ne devait pas tant faire de mal, puisque ça s'arrangeait si bien, à la satisfaction d'un chacun ; on est puni d'ordinaire, quand on fait le mal. Alors, son dévergondage avait tourné à l'habitude. Maintenant, c'était réglé comme le boire et le manger ; chaque fois que Coupeau rentrait soûl, elle passait chez Lantier, ce qui arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine. Elle partageait ses nuits. Même, elle avait fini, lorsque le zingueur simplement ronflait trop fort, par le lâcher au beau milieu du sommeil, et allait continuer son dodo tranquille sur l'oreiller du voisin. Ce n'était pas qu'elle éprouvât plus d'amitié à l'égard du pour le chapelier. Non, elle le trouvait seulement plus propre, elle se reposait mieux dans sa chambre, elle croyait yoù elle croyait prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux chattes qui aiment à se coucher en rond sur le linge blanc.
___Maman Coupeau n'osa jamais parler de ça à Gervaise, nettement. Mais, après une dispute, quand la blanchisseuse l'avait secouée, la vieille ne ménageait pas les allusions. Elle connaissaitdisait connaître des hommes joliment bêtes et des femmes joliment coquines ; et elle mâchait d'autres mots plus vifs, avec la verdeur de parole d'une ancienne giletière. Les premières fois, Gervaise l'avait regardée fixement, sans répondre. Puis, tout en évitant elle aussi de préciser, elle se défendit, par des raisons dites en général. Quand une femme avait pour homme un soûlard, un saligaud qui vivait dans la pourriture, cette femme était bien excusable de chercher de la propreté ailleurs. Elle allait plus loin, elle laissait entendre que Lantier était son mari autant que Coupeau, peut-être même davantage. Est-ce qu'elle ne l'avait pas connu à quatorze ans ? est-ce qu'elle n'avait pas deux enfants de lui ? Eh bien ! dans ces conditions, tout se pardonnait, personne ne pouvait lui jeter la pierre. Elle se disait dans la loi de la nature. Puis, il ne fallait pas qu'on l'ennuyât. Elle aurait vite fait d'envoyer à chacun son paquet. La rue de la Goutte-d'Or n'était pas si propre ! La petite madame Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir
dans son charbon. Madame Lehongre (1), la  ⌈⌈ femme de l'épicier, couchait avec son beau-frère, un grand baveux qu'on n'aurait pas ramassé sur une pelle. L'horloger d'en face, ce monsieur pincé, avait failli passer aux assises, pour une abomination ; il allait avec sa propre fille, une effrontée qui roulait les boulevards. Et, le geste élargi, elle indiquait le quartier entier, elle en avait pour une heure rien qu'à étaler le linge sale de tout ce peuple, les gens couchaientcouchés comme des bêtes, en tas, pères, mères, enfants, se roulant dans leur saletéordure. Ah ! elle en savait, la cochonnerie pissait de partout, ça empoisonnait les maisons d'alentour ! Oui, oui, quelque chose de propre que l'homme et la femme, dans ce coin de Paris, où l'on est les uns sur les autres, à cause de la misère ;  ! On aurait mis les deux sexes dans un mortier, qu'on en aurait tiré pour toute marchandise de quoi fumer les cerisiers de la plaine Saint-Denis.
___— Ils feraient mieux de ne pas cracher en l'air, ça leur retombe sur le nez, criait-elle, quand on la poussait à bout. Chacun dans son trou, n'est-ce pas ? Qu'ils laissent vivre les braves gens à leur façon, s'ils veulent vivre à la leur… Moi, je trouve que tout est bien, mais à la condition de ne pas être traînée dans le ruisseau par des gens qui s'y promènent, la tête la première.
___Et maman Coupeau s'étant un jour montrée plus claire, elle lui avait dit, les dents serrées :
___— Vous êtes dans votre lit, vous profitez de ça… Écoutez, vous avez tort, vous voyez bien que je suis gentille, car jamais je ne vous ai jeté à la figure votre vie, à vous ! Oh ! je sais, une jolie vie, des deux ou trois hommes, du vivant du père Coupeau… Non, ne toussez pas, j'ai fini de causer. C'est seulement pour vous demander de me ficher la paix, voilà tout !
___La vieille femme avait manqué étouffer. Le lendemain, Goujet étant venu réclamer le linge de sa mère pendant une absence de Gervaise, maman Coupeau l'appela et le garda longtemps assis
devant son lit. Elle connaissait bien l'amitié du forgeron, elle le voyait sombre et malheureux depuis quelque temps, avec le soupçon des vilaines choses qui se passaient. Et, pour bavarder, pour se venger de la dispute de la veille, elle lui apprit la vérité crûment, en pleurant, en se plaignant, comme si la mauvaise conduite de Gervaise lui faisait surtout du tort. Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s'appuyait aux murs, afin de ne pas tombersuffoquant de chagrin. Puis, au retour de la blanchisseuse, maman Coupeau lui cria qu'on la demandait tout de suite chez madame Goujet, avec le linge repassé ou non ; et elle était si animée, que Gervaise flaira les cancans, devina la triste scène et le crève-cœur dont elle se trouvait menacée.
___— Ah ! malheureuse ! malheureuse ! dit-elle simplement en se penchant au-dessus de la vieille femme, soufflant sous sa couverture.
___Et, très-pâle
___Très pâle
, les membres cassés à l'avance, elle mit le linge dans un panier, elle partit. Depuis des années, elle n'avait pas rendu un sou aux Goujet. La dette montait toujours à quatre-vingt-cinqquatre cent vingt-cinq
 (2) francs. Chaque fois, elle prenait l'argent du blanchissage, en parlant de sa gêne.
___
  
C'était une grande honte pour elle, parce qu'elle avait l'air de profiter de l'amitié du forgeron pour le jobarder. Coupeau, moins scrupuleux maintenant, ricanait, disait qu'il avait bien dû lui pincer la taille dans les petits coins, et qu'alors il était payé. Mais elle, malgré le commerce où elle était tombée avec Lantier, se révoltait, demandait à son mari s'il voulait déjà manger de ce pain-là.
___
  
Il ne fallait pas toucher àmal parler de Goujet devant elle ; sa tendresse pour Goujetle forgeron lui restait comme un coin de son honneur. Aussi, toutes les fois qu'elle reportait le linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise d'un serrement au cœur, dès la première marche de l'escalier.
___— Ah ! c'est vous enfin ! lui dit sèchement madame Goujet, en lui ouvrant la porte. Quand j'aurai besoin de la mort, je vous l'enverrai chercher.
___Gervaise entra, embarrassée, sans oser même balbutier une excuse. Elle n'était plus exacte, ne venait jamais à l'heure, se faisait attendre des huit jours. Peu à peu, elle s'abandonnait à un grand désordre.
___— Voilà une semaine que je compte sur vous, continua la dentellière. Et vous mentez avec ça, vous m'envoyez votre apprentie me raconter des histoires : on est après mon linge, on va me le livrer le soir même, ou bien c'est un accident, le paquet qui est tombé dans le un seau. Moi, pendant ce temps-là, je perds ma journée, je ne vois rien arriver et je me tourmente l'esprit. Non, vous n'êtes pas raisonnable… Voyons, qu'est-ce que vous avez, dans ce panier ! Est-ce tout, au moins ! M'apportez-vous la paire de draps que vous me gardez depuis un mois, et la chemise qui est restée en arrière, au dernier blanchissage ?
___— Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y est. La voici.
___Mais madame Goujet se récria. Cette chemise n'était pas à elle, elle n'en voulait pas. Maintenant, on On lui changeait son linge, c'était le comble ! Déjà, l'autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui ne portaient pas sa marque. Ça ne la ragoûtait guère, du linge venu on elle ne savait d'où. Puis, enfin, elle tenait à ses affaires.
___— Et les draps ? reprit-elle. Ils sont perdus, n'est-ce pas ?… Eh bien ! ma petite, il faudra vous arranger, mais je les veux quand même demain matin, entendez-vous !
___Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler Gervaise, c'était de sentir, derrière elle, la porte de la chambre de Goujet entr'ouverte. Le forgeron devait être là, elle le devinait ; et quel ennui, s'il écoutait tous ces reproches mérités, auxquels elle ne pouvait rien répondre ! Elle se faisait très-souple, très-douce, courbant la tête, posant le linge sur le lit le plus vivement possible. Mais ça se gâta encore, quand madame Goujet se mit à examiner les pièces une à une. Elle les prenait, les rejetait, en disant :
___— Ah ! vous perdez joliment la main. On ne peut plus vous faire des compliments tous les jours… Oui, vous salopez, vous cochonnez l'ouvrage, à cette heure… Tenez, regardez-moi ce devant de chemise, il est brûlé, le fer a marqué sur les plis. Et les boutons, ils sont tous arrachés. Je ne sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste jamais un bouton… Oh ! par exemple, voilà une camisole que je ne vous paierai pas. Voyez donc ça ? La crasse y est, vous l'avez étalée simplement. Merci ! si le linge n'est même plus propre…
___Elle s'arrêta, comptant les pièces. Puis, elle s'écria :
___— Comment ! c'est ce que vous apportez ?… Il manque deux paires de bas, six serviettes, une nappe, des torchons… Vous vous moquez de moi, alors ! Je vous ai fait dire de tout me rendre, repassé ou non. Si dans une heure votre apprentie n'est pas ici avec le reste, nous nous fâcherons, madame Coupeau, je vous en préviens.
___À ce moment, Goujet toussa dans sa chambre. Gervaise eut un léger tressaillement. Comme on la traitait devant lui, mon Dieu ! Et elle resta au milieu de la chambre, gênée, confuse, attendant le linge sale. Mais, après avoir arrêté le compte, madame Goujet avait tranquillement repris sa place près de la fenêtre, travaillant au raccommodage d'un châle de dentelle.
___— Et le linge ? demanda timidement la blanchisseuse.
___— Non, merci, répondit la vieille femme, il n'y a rien cette semaine.
___Gervaise pâlit. On lui retirait la pratique. Alors, elle perdit complètement la tête, elle dut s'asseoir sur une chaise, parce que ses jambes s'en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas à se défendre, elle trouva seulement cette phrase :
___— Monsieur Goujet est donc malade ?
___Oui, il était souffrant, il avait dû rentrer au lieu de se rendre à la forge, et il venait de s'étendre sur son lit pour se reposer. Madame Goujet causait gravement, en robe noire comme toujours, sa face blanche encadrée dans sa coiffe monacale. On avait encore baissé la journée des boulonniers ; de neuf francs, elle était tombée à sept francs, à cause des machines qui maintenant faisaient toute la besogne. Et elle expliquait qu'ils économisaient sur tout ; elle voulait se remettre àde nouveau laver son linge elle-même. Naturellement, ça ce serait bien tombé, si les Coupeau lui avaient rendu l'argent prêté par son fils. Mais ce n'était pas elle qui leur enverrait les huissiers, puisqu'ils ne pouvaient pas payer. Depuis qu'elle parlait de la dette, Gervaise, la tête basse, semblait suivre le jeu agile de son aiguille reformant les mailles une à une.
___— Pourtant, continuait la dentellière, en vous gênant un peu, vous arriveriez à vous acquitter. Car, enfin, vous mangez très bien, vous dépensez beaucoup, j'en suis sûre… Quand vous nous donneriez seulement dix francs chaque mois…
___Elle fut interrompue par la voix de Goujet qui l'appelait.
___— Maman ! maman !
___Et, lorsqu'elle revint s'asseoir, presque tout de suite, elle changea de conversation. Le forgeron l'avait sans doute suppliée de ne pas demander de l'argent à Gervaise. Mais, malgré elle, au bout de cinq minutes, elle parlait de nouveau de la dette. Oh ! elle avait prévu ce qui arrivait, le zingueur devait boirebuvait la boutique, et il mènerait sa femme loin. Aussi jamais son fils n'aurait prêté les cinq cents francs, s'il l'avait écoutée. Aujourd'hui, il serait marié, il ne crèverait pas de tristesse, avec la perspective d'être malheureux toute sa vie. Elle s'animait, elle devenait très-dure, accusant clairement Gervaise de s'être entendue avec Coupeau pour abuser de son bêta d'enfant. Oui, il y avait des femmes qui jouaient l'hypocrisie pendant des années et dont la mauvaise conduite finissait par éclater au grand jour.
___— Maman ! maman ! appela une seconde fois la voix de Goujet, plus violemment.
___Elle se leva, et quand elle reparut, elle dit, en se remettant à sa dentelle :
___— Entrez, il veut vous voir.
___Gervaise, tremblante, laissa la porte ouverte. Cette scène l'émotionnait, parce que c'était comme un aveu de leur tendresse devant madame Goujet. Elle retrouva la petite chambre tranquille, tapissée d'images, avec son lit de fer étroit, pareille à la chambre d'un garçon de quinze ans. Ce grand corps de Goujet, les membres cassés par la confidence de maman Coupeau, était allongé sur le lit, les yeux rouges, sa belle barbe jaune encore mouillée. Il devait avoir défoncé son oreiller de ses poings terribles, dans le premier moment de rage, car la toile fendue laissait couler la plume.
___— Écoutez, maman a tort, dit-il à la blanchisseuse d'une voix presque basse. Vous ne me devez rien, je ne veux pas qu'on parle de ça.
___Il s'était soulevé, il la regardait. De grosses larmes aussitôt remontèrent à ses yeux.
___— Vous souffrez, monsieur Goujet ? murmura-t-elle. Qu'est-ce que vous avez, je vous en prie ?
___— Rien, merci. Je me suis trop fatigué hier. Je vais dormir un peu.
___Puis, son cœur se brisa, il ne put retenir ce cri :
___— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! jamais ça ne devait être, jamais ! Vous aviez juré. Et ça est, maintenant, ça est !… Ah ! mon Dieu ! ça me fait trop de mal, allez-vous en !
___Et, de la main, il la renvoyait, avec une douceur suppliante. Elle n'approcha pas du lit, elle s'en alla, comme il le demandait, embarrassée de ses membres, stupide, n'ayant rien à lui dire pour le soulager. Dans la pièce d'à côté, elle reprit son panier ; et elle ne sortait toujours pas, elle aurait voulu trouver un mot. Madame Goujet continuait son raccommodage, sans lever la tête. Ce fut elle qui dit enfin :
___— Eh bien ! bonsoir, renvoyez-moi mon linge, nous compterons plus tard.
___— Oui, c'est ça, bonsoir, balbutia Gervaise.
___Elle referma la porte lentement, avec un dernier coup d'œil dans ce ménage propre, rangé, où il lui semblait laisser quelque chose de son honnêteté. Elle revint à la boutique de l'air bête des vaches qui rentrent chez elles, sans savoir le chemin qu'elle prenaits'inquiéter du chemin. Maman Coupeau, sur une chaise, près de la mécanique, quittait son lit pour la première fois. Mais la blanchisseuse ne lui fit pas même un reproche ; elle était trop fatiguée, les os malades comme si on l'avait battue ; elle pensait que la vie était trop dure à la fin, et qu'à moins de crever tout de suite, on ne pouvait pourtant pas s'arracher le cœur soi-même.
___Maintenant, Gervaise se moquait de tout. Elle avait un geste vague de la main pour envoyer coucher le monde. À chaque nouvel ennui, elle s'abandonnait davantage, elle s'enfonçait dans le seul plaisir de faire ses trois repas par jour. La boutique aurait pu crouler ; pourvu qu'elle ne fût pas dessous, elle s'en serait allée volontiers, sans une chemise. Et la boutique croulait, pas tout d'un coup, mais un peu matin et soir. Comme madame Goujet, les autres Une à une, les pratiques se fâchaient et portaient leur linge ailleurs. M.  Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche eux-mêmes, étaient retournés
chez madame Fauconnier, où ils trouvaient plus d'exactitude. On finit par se lasser de réclamer une paire de bas pendant trois semaines et de remettre des chemises avec les taches de graisse de l'autre dimanche. Gervaise, sans perdre un coup de dents, leur criait bon voyage, les arrangeait d'une propre manière, en se disant joliment contente de ne plus avoir à fouiller dans leur infection. Ah bien ! tout le quartier pouvait la lâcher, ça la débarrasserait d'un beau tas d'ordures ; puis, ça ce serait toujours de l'ouvrage de moins. En attendant, elle gardait seulement les mauvaises payes, les rouleuses, les femmes comme madame Gaudron, dont pas une blanchisseuse de la rue Neuve ne voulait laver le linge, tant il puait. La boutique était perdue, elle avait dû renvoyer sa dernière ouvrière, madame Putois ; elle restait seule avec son apprentie, ce louchon d'Augustine, qui bêtissait en grandissant ; et encore, à elles deux, elles n'avaient pas toujours de l'ouvrage, elles traînaient leur derrière sur les tabourets durant des après-midi entières. Enfin, un plongeon complet. Ça sentait la ruine.
___Naturellement, à mesure que la paresse et la misère entraient, la malpropreté entrait aussi. On n'aurait pas reconnu cette belle boutique bleue, couleur du ciel, qui était jadis l'orgueil de Gervaise. Les boiseries et les carreaux de la vitrine, qu'on oubliait de laver, se trouvaientrestaient du haut en bas éclaboussés par la crotte des voitures. Sur les planches, à la tringle de laiton, s'étalaient trois guenilles grises, laissées par des clientes mortes à l'hôpital. Et c'était plus minable encore à l'intérieur : l'humidité des linges séchant au plafond avait décollé le papier, la perse pompadour, dont les lambeaux pendaient, ; la perse pompadour étalait des lambeaux qui pendaient pareils à des toiles d'araignée lourdes de poussière ; la mécanique, cassée, trouée à coups de tisonnier, mettait dans son coin les débris de vieille fonte d'un marchand de bric-à-brac ; l'établi semblait avoir servi de table à toute une garnison, taché de café et de vin, emplâtré de confiture, gras des lichades du lundi. Avec ça, une odeur d'amidon aigre, une puanteur faite de moisi, de graillon et de crasse.
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Mais Gervaise se trouvait très-bien là dedans. Elle n'avait pas vu la boutique se salir ; elle s'y abandonnait et s'y habituaits'habituait au papier déchiré, aux boiseries graisseuses, comme elle en arrivait à porter des jupes trouéesfendues et à ne plus se laver les oreilles. Même la saleté était un nid chaud où elle jouissait de s'accroupir. Laisser les choses à la débandade, attendre que la poussière bouchât les trous et mît un velours partout, voirsentir la maison s'alourdir autour de soi dans un engourdissement de fainéantise, cela était une vraie volupté dont elle se grisait. Sa tranquillité d'abord ; le reste, elle s'en battait l'œil. Les dettes, toujours croissantes pourtant, ne la tourmentaient plus. Elle perdait de sa probité ; on paierait ou on ne paierait pas, celala chose restait vague, et elle préférait ne pas savoir. Quand on lui fermait un crédit dans une maison, elle en ouvrait un autre dans la maison d'à côté. Elle brûlait le quartier, elle en avait des poufs, tous les dix pas, maintenantelle avait des poufs tous les dix pas. Rien que dans la rue de la Goutte-d'Or, elle n'osait plus passer devant le charbonnier, ni devant l'épicier, ni devant la fruitière ; ce qui l'obligeait à lui faisait faire le tour par la
rue des Poissonniers, quand elle allait au lavoir, une trotte de dix bonnes minutes. Les fournisseurs venaient la traiter de coquine. Un soir, l'homme qui avait vendu les meubles de Lantier, ameuta les voisins ; il gueulait qu'il la trousserait et se paierait sur la bête, si elle ne lui allongeait pas sa monnaie. Bien sûr, de pareilles scènes la laissaient tremblante ; seulement, elle se secouait comme un chien battu, et c'était fini, elle n'en dînait pas plus mal, le soir. En voilà des insolents qui l'embêtaient ! elle n'avait pas point d'argent, elle ne pouvait pas en fabriquer, peut-être ! Puis, les marchands volaient assez, ils étaient faits pour attendre. Et elle se rendormait dans son trou, en évitant de songer à ce qui arriverait forcément un jour. Elle ferait le saut, parbleu ! mais, jusque-là, elle entendait ne pas être taquinée.
___Pourtant, maman Coupeau était remise.
Pendant une année encore, la maison boulotta. L'été, naturellement, il y avait toujours un peu plus de travail, les jupons blancs et les robes de percale des baladeuses du boulevard extérieur. Ça tournait à la dégringolade lente, le nez davantage dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et des bas cependant, des soirs où l'on se frottait le ventre devant le buffet vide, et d'autres où l'on mangeait du veau à crever. On ne voyait plus que maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des paquets sous son tablier, allant d'un pas de promenade au Mont-de-Piété de la rue Polonceau (3). Elle arrondissait le dos, avait la mine confite et gourmande d'une dévote qui va à la messe. Non,  ; car elle ne détestait pas ça, les tripotages d'argent l'amusaient, ce bibelotage de marchande à la toilette chatouillait ses passions de vieille commère. Les employés de la rue Polonceau la connaissaient bien ; ils l'appelaient la mère « Quatre francs », parce qu'elle demandait toujours quatre francs, quand ils lui en offraient trois, sur ses paquets gros comme deux sous de beurre. Gervaise aurait bazardé la maison ; elle était prise de la rage du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses cheveux. C'était trop commode, on ne pouvait pas s'empêcher d'aller chercher là de la monnaie, lorsqu'on attendait après un pain de quatre livres. Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les habits, jusqu'aux outils et aux meubles. Dans les commencements, on elle profitait des bonnes semaines, pour dégager, quitte à rengager la semaine suivante. Puis, elle ne tint plus àse moqua de ses affaires, les laissa perdre, vendit les reconnaissances. Une seule chose lui fendit le cœur, ce fut de mettre sa pendule en plan, pour payer un billet de vingt francs à un huissier qui venait la saisir. Jusque-là, elle avait juré de mourir plutôt de faim que de toucher à sa pendule. Quand maman Coupeau l'emporta, dans une petite caisse à chapeau, elle tomba sur une chaise, les bras mous, les yeux mouillés, comme si on lui enlevait sa fortune. Mais, lorsque maman Coupeau reparut avec vingt-cinq francs, ce prêt inespéré, ces cinq francs de bénéfice la consolèrent ; elle renvoya tout de suite la vieille femme chercher quatre sous de goutte dans un verre, à la seule fin de fêter la pièce de cent sous. Souvent maintenant, lorsqu'elles s'entendaient bien ensemble, elles lichaient ainsi la goutte sur un coin de l'établi, un mêlé, moitié eau-de-vie et moitié cassis. Maman Coupeau avait un chic pour rapporter le verre plein dans la poche de son tablier, sans renverser une larme. Les voisins n'avaient pas besoin de savoir, n'est-ce pas ? La vérité était que les voisins savaient parfaitement. La fruitière, la tripière, les garçons épiciers disaient : « Tiens ! la vieille va chez ma tante », ou bien : « Tiens ! la vieille rapporte son riquiqui dans sa poche. » Et, comme de juste, ça montait encore le quartier contre Gervaise. Elle bouffait tout, elle aurait bientôt fait d'achever sa baraque. Oui, oui, plus que trois ou quatre bouchées, elle aurait mangé son pain blanc, la place serait nette comme torchette.
___Au milieu de ce démolissement général, Coupeau prospérait. Ce sacré soiffard se portait comme un charme. Le pichenet et le vitriol l'engraissaient, positivement. Il mangeait beaucoup, se fichait de cet efflanqué de Lorilleux qui accusait la boisson de tuer les gens, lui répondait en se tapant sur le ventre, la peau tendue par la graisse, pareille à la peau d'un tambour. Il lui exécutait là-dessus une musique, les vêpres de la gueule, des roulements et des battements de grosse caisse à faire la fortune d'un arracheur de dents. Mais Lorilleux, vexé de ne pas avoir de ventre, disait que c'était de la graisse jaune, de la mauvaise graisse. N'importe, Coupeau se soûlait davantage, pour sa santé. Ses cheveux poivre et sel, en coup de vent, flambaient comme un brûlot. Sa face d'ivrogne, avec sa mâchoire de singe, se culottait, prenait des tons de vin bleu. Et il restait un enfant de la gaieté ; il bousculait sa femme, quand elle s'avisait de lui conter ses embarras. Est-ce que les hommes sont faits pour descendre dans ces embêtements ? La cambuse pouvait manquer de pain, ça ne le regardait pas. Il lui fallait sa pâtée matin et soir, et il ne s'inquiétait jamais d'où elle lui tombait. Lorsqu'il passait des semaines sans travailler, il devenait plus exigeant, plus assommant encore. D'ailleurs, il allongeait toujours des claques amicales sur les épaules de Lantier. Bien sûr, il ignorait l'inconduite de sa femme ; du moins des personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs grands dieux qu'il ne se doutait de rien, et que ce serait un grand malheur, s'il apprenait jamais la chose. Mais madame Lerat, sa propre sœur, hochait la tête, racontait qu'elle connaissait des maris auxquels ça ne déplaisait pas. Une nuit, Gervaise elle-même, qui revenait de la chambre du chapelier, était restée toute froide en recevant, dans l'obscurité, une tape sur les reinsle derrière ; puis, elle avait fini par se rassurer, elle croyait s'être cognée contre le bateau du lit. Vrai, la situation était trop terrible ; son mari ne pouvait pas s'amuser à lui faire des blagues.
___Lantier, lui non plus, ne dépérissait pas. Il se soignait beaucoup, mesurait son ventre à la ceinture de son pantalon, avec la continuelle crainte d'avoir à resserrer ou à desserrer la boucle ; il se trouvait très-bien, il ne voulait ni grossir ni mincir, par coquetterie. Cela le rendait difficile sur la nourriture, car il calculait tous les plats de façon à ne pas changer sa taille. Même quand il n'y avait pas un sou à la maison, il lui fallait des œufs, des côtelettes, des choses nourrissantes et légères. Depuis qu'il partageait la patronne avec le mari, il se considérait d'ailleurs comme tout à fait de moitié dans le ménage ; il ramassait les pièces de vingt sous qui traînaient, menait Gervaise au doigt et à l'œil, grognait, gueulait, avait l'air plus chez lui que le zingueur. Enfin, c'était une baraque qui avait deux bourgeois. Et le bourgeois d'occasion, plus malin, tirait à lui la couverture, prenait le dessus du panier de tout, de la femme, de la table et du reste. Il écrémait les Coupeau, quoi ! Il ne se gênait plus pour battre son beurre en public. Nana restait sa préférée, parce qu'il aimait les petites filles gentilles. Il s'occupait de moins en moins d'Étienne, les garçons, selon lui, devant savoir se débrouiller. Lorsqu'on venait demander Coupeau, on le trouvait toujours là, en pantoufles, en manches de chemise, sortant de l'arrière-boutique avec la tête ennuyée d'un mari qu'on dérange ; et il répondait pour Coupeau, il disait que c'était la même chose.
___Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas tous les jours. Elle n'avait pas à se plaindre de sa santé, Dieu merci ! Elle était comme eux, elle aussi devenait trop grasse. Mais deux hommes sur le dos, à soigner et à contenter, ça dépassait ses forces, souvent. Ah ! Dieu de Dieu ! un seul mari vous esquinte déjà assez le tempérament ! Le pis était qu'ils s'entendaient très-bien, ces mâtins-là. Jamais ils ne se disputaient ; ils se ricanaient dans la figure, le soir, après le dîner, les coudes posés au bord de la table ; ils se frottaient l'un contre l'autre toute la journée, comme les chats qui cherchent et cultivent leur plaisir. Non, lorsqu'ilsLes jours où ils rentraient furieux, c'était sur elle qu'ils tombaient. Allez-y ! tapez sur la bête ! Elle avait bon dos ; ça les rendait meilleurs camarades de gueuler ensemble. Et il ne fallait pas qu'elle s'avisât de se rebequerrebéquer. Dans les commencements, quand l'un criait, elle suppliait l'autre du coin de l'œil, pour en tirer une parole de bonne amitié. Seulement, ça ne réussissait guère. Maintenant, elle filait douxElle filait doux maintenant, elle pliait ses grosses épaules, ayant compris qu'ils devaient s'amusers'amusaient à la bousculer, tant elle était ronde, une vraie boule. Coupeau, très-mal embouché, la traitait avec des mots abominables. Lantier, au contraire, choisissait ses sottises, allait chercher des mots que personne ne dit et qui la blessaient davantageplus encore. Heureusement, on s'accoutume à tout ; les mauvaises paroles, les injustices des deux hommes finissaient par glisser sur sa peau fine comme sur une toile cirée. Elle en était même arrivée à les préférer en colère, parce que, les fois où ils faisaient les gentils, ils l'assommaient ⊂⊃  davantage, toujours après elle, ne lui laissant plus repasser un bonnet tranquillement. Alors, ils lui demandaient des petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire blanc et dire noir, les dorloter, les coucher l'un après l'autre dans du coton. Au bout de la semaine, elle avait la tête et les membres cassés, elle restait hébétée, avec des yeux de folle. Ça use une femme, un métier pareil.
 ⌉⌉
___Oui, Coupeau et Lantier l'usaient, c'était le mot ; ils la brûlaient par les deux bouts, comme on dit de la chandelle. Bien sûr, le zingueur manquait d'instruction ; mais le chapelier en avait trop, ou du moins il avait une instruction comme les gens pas propres ont une chemise blanche avec de la crasse par dessous. Une nuit, elle rêva qu'elle était au bord d'un puits ; Coupeau la poussait à coupsd'un coup de poing, tandis que Lantier lui faisait des chatouilleschatouillait les reins pour la faire sauter plus vite. Eh bien ! ça ressemblait à sa vie. Ah ! elle était à bonne école, son mari lui enseignait une jolie langue, et son amant une belle ordure. Les mots et la chose, une éducation complète, un train express pour le ruisseau. Ça ça n'avait rien d'étonnant, si elle s'avachissait. Les gens du quartier ne se montraient guère justes, quand ils lui reprochaient les vilaines façons qu'elle prenait, car son malheur ne venait pas d'elle. Sa seule faute était de s'endormir dans ces saletés, au lieu de se tirer de la crotte en femme solide qui envoie dinguer le monde autour d'elle ; mais chacun a son caractère, elle ne voulait faire de la peine à personne, elle cédait sur tout, elle n'avait pas dix ans pour la volonté. Parfois, lorsqu'elle réfléchissait, un petit frisson lui courait sur la peau. Puis, elle pensait que les choses auraient pu tourner plus mal encore. Il valait mieux avoir deux hommes, par exemple, que de perdre les deux bras. Et elle trouvait sa position naturelle, bourgeoise, une position comme il y en a tant ; elle tâchait de s'arranger là dedans un petit bonheur. Ce qui prouvait combien ça devenait popote et bonhomme, c'était qu'elle ne détestait pas plus Coupeau que Lantier. Dans une pièce, à la GaietéGaîté [¶], elle avait vu une garce qui abominait son mari et l'empoisonnait, à cause de son amant ; et elle s'était fâchée, parce qu'elle ne sentait rien de pareil dans son cœur. Est-ce qu'il n'était pas plus raisonnable de vivre gentillementen bon accord tous les trois ? Non, non, pas de ces bêtises-là ; ça gâtaitdérangeait la vie, qui n'avait déjà rien de bien drôle. Enfin, malgré les dettes, malgré la misère qui les menaçait, elle se serait déclarée très-tranquille, très-contente, si le zingueur et le chapelier l'avaient moins échinée et moins engueulée.
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Vers l'automne, malheureusement, le ménage se gâta encore. Lantier devint impossible, prétendait maigrir, faisait un nez qui s'allongeait chaque jour. Il renaudait à propos de tout, renâclait sur les platéespotées (4) de pommes de terre, une ratatouille dont il ne pouvait pas manger, disait-il, sans avoir des coliques. Les moindres bisbilles, maintenant, finissaient par des attrapages, où l'on se jetait la débine de la maison à la tête ; et c'était le diable pour se rabibocher, avant d'aller pioncer chacun dans son dodo. Quand il n'y a plus de son, les ânes se battent, n'est-ce pas ? Lantier flairait la panne ; ça l'exaspérait de sentir la maison déjà mangée, si bien nettoyée par lui en deux ans, qu'il voyait le jour où il lui faudrait prendre son chapeau et chercher ailleurs la niche et la pâtée. Il était bien,accoutumé à son trou, ayant pris là ses petites habitudes, cajolé et gâtédorloté par tout le monde ; un vrai pays de cocagne, dont il ne remplacerait jamais les douceurs. Dame ! on ne peut pas s'être empli jusqu'aux oreilles et avoir encore les morceaux sur son assiette. Il se mettait en colère contre son ventre, après tout, puisque la maison à cette heure était dans son ventre. Mais il ne raisonnait point ainsi ; il en voulait aux autres de les avoir vidés trop vite, il leur gardaitil gardait aux autres une fière rancune de s'être laissé rafaler en deux ans. Vrai, les Coupeau n'étaient guère rablés. Alors, il cria que Gervaise manquait d'économie. Tonnerre de Dieu ! qu'est-ce qu'on allait devenir ? Juste les amis le lâchaient, lorsqu'il était sur le point de conclure une affaire superbe, six mille francs d'appointements dans une fabrique, de quoi mettre toute la petite famille dans le luxe.
___
En décembre, un soir, on dîna par cœur. Il n'y avait plus un radis. Lantier, très sombre, sortait de bonne heure, battait le pavé pour trouver une autre cambuse, où l'odeur de la cuisine déridât les visages. Il restait des heures à réfléchir, près de la mécanique. Puis, tout d'un coup, il montra une grande amitié pour les Poisson. Il ne blaguait plus le sergent de ville en l'appelant Badingue, allait jusqu'à lui concéder que l'empereur était un bon garçon, peut-être. Il paraissait surtout estimer Virginie, une femme de tête, disait-il, et qui saurait joliment mener sa barque. Il les pelotait tous les deux, c'était visibleC'était visible, il les pelotait. Même on pouvait croire qu'il voulait prendre pension chez eux. Mais il avait une caboche à double fond, beaucoup plus compliquée que ça. Virginie lui ayant dit son désir de s'établir marchande de quelque chose, il se roulait devant elle, il déclarait ce projet-là très fort. Oui, elle devait être bâtie pour le commerce, grande, avenante, active. Oh ! elle gagnerait ce qu'elle voudrait. Puisque l'argent était prêt depuis longtemps, l'héritage d'une tante, elle avait joliment raison de lâcher les quatre robes qu'elle bâclait par saison, pour se lancer dans les affaires ; et il citait des gens en train de réaliser des fortunes, la fruitière du coin de la rue, une petite marchande de faïence du boulevard extérieur ; car le moment était superbe, on aurait vendu les balayures des comptoirs. Cependant, Virginie hésitait ; elle cherchait une boutique à louer, elle désirait ne pas quitter le quartier. Alors, Lantier l'emmena dans les coins, causa tout bas avec elle pendant des dix minutes. Il semblait lui pousser quelque chose de force, et elle ne disait plus non, elle avait l'air de l'autoriser à agir. C'était comme un secret entre eux, avec des clignements d'yeux, des mots rapides, toute une sourde machination qui se trahissait jusque dans leurs poignées de main. Maintenant, le chapelier, en mangeant son pain sec, guettaitDès ce moment, le chapelier, en mangeant son pain sec, guetta les Coupeau de son regard en dessous, redevenu très parleur, les étourdissant de ses jérémiades continues.
___Vraiment, ça devenait de moins en moins gai.
  
Toute la journée, Gervaise marchait dans cette misère que Lantierqu'il étalait complaisamment. Il ne parlait pas pour lui, grand Dieu ! Il crèverait la faim avec les amis tant qu'on voudrait. Seulement, il était bon de connaître au justela prudence exigeait qu'on se rendît compte au juste de la situation. On devait pour le moins cinq cents francs dans le quartier, au boulanger, au charbonnier, à l'épicier et aux autres. De plus, on se trouvait en retard de deux termes, soit encore deux cent cinquante francs ; le propriétaire, M. Marescot, parlait même de les expulser, si on ne le payaits'ils ne le payaient pas avant le 1er janvier. Enfin, le mont-de-piétéMont-de-Piété avait tout pris, on n'aurait pas pu y porter pour trois francs de bibelots, tellement le lavage du logement était sérieux ; les clous restaient aux murs, pas davantage, et il y en avait bien deux livres de trois sous. Gervaise, empêtrée là dedans, les bras cassés par cette addition, se fâchait, donnait des coups de poing sur la table, ou bien finissait par pleurer comme une bête. Un soir, elle cria :
___— Je file demain, moi !… J'aime mieux mettre la clef sous la porte et coucher sur le trottoir, que de continuer à vivre dans des transes pareilles.
___— Il serait plus sage, dit sournoisement Lantier, de céder le bail, si l'on trouvait quelqu'un… Lorsque vous serez décidés tous les deux à lâcher la boutique…
___Elle l'interrompit avec plus de violence :
___— Mais tout de suite, tout de suite !… Ah ! je seraiserais joliment débarrassée !
___Alors, le chapelier se montra très-pratique. En cédant le bail, on obtiendrait peut-êtresans doute du nouveau locataire les deux termes en retard. Et il se risqua à parler des Poisson, il rappela que Virginie cherchait un magasin ; la boutique lui conviendrait peut-être. Il se souvenait maintenantà présent de lui en avoir entendu souhaiter une toute semblable. Mais la blanchisseuse, au nom de Virginie, avait subitement repris son calme. On verrait ; on parlait toujours de planter là son chez soi dans la colère, seulement la chose ne semblait pluspas si facile, quand on réfléchissait.
___Les jours suivants, Lantier eut beau recommencer ses litanies, Gervaise répondait qu'elle s'était vue plus bas et qu'elle s'en était tirée. La belle avance, lorsqu'elle n'aurait plus sa boutique ! Ça ne lui donnerait pas du pain. Elle allait, au contraire, reprendre des ouvrières et se faire une nouvelle clientelleclientèle. Elle disait cela pour se débattre contre les bonnes raisons du chapelier, qui la montrait par terre, écrasée sous les frais, sans le moindre espoir de remonter jamais sur sa bête. Mais il eut la maladresse de prononcer encore le nom de Virginie, et elle s'entêta alors furieusement. Non, non, jamais ! Elle avait toujours douté du cœur de Virginie ; si Virginie ambitionnait la boutique, c'était pour l'humilier. Elle l'aurait cédée peut-être à la première femme dans la rue, mais pas à cette grande hypocrite qui attendait certainement depuis des années de lui voir faire le saut. Oh ! ça expliquait tout. Elle comprenait à présent pourquoi des étincelles jaunes s'allumaient dans les yeux de chat de cette margot, lorsque celle-ci la dévisageait. Elle. Oui, Virginie gardait sur la conscience la fessée du
lavoir, elle mijotait sa rancune dans la cendre. Eh bien, elle agirait prudemment en mettant sa fessée sous verre, si elle ne voulait pas en recevoir une seconde. Et ça ne serait pas long, elle pouvait apprêter son pétard. Lantier, devant ce débordement de mauvaises paroles, remoucha d'abord Gervaise ; il l'appela tête de pioche, boîte à ragots, madame Pétesec, et s'emballa au point de traiter Coupeau lui-même de pedzouille, en l'accusant de ne pas savoir faire respecter un ami par sa femme. Puis, comprenant que la colère allait tout compromettre, il jura qu'il ne s'occuperait jamais plus des histoires des autres, car on en est trop mal récompensé ; et il parut, en effet, ne pas pousser davantage à la cession du bail, guettant une occasion pour reparler de l'affaire et décider la blanchisseuse.
___
Janvier était arrivé, un sale temps, humide et froid. Maman Coupeau, qui avait toussé et étouffé tout décembre, dut se coller dans le lit, après les Rois. C'était sa rente ; chaque hiver, elle attendait ça. Mais, cet hiver, autour d'elle, on disait qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que les pieds en avant ; et elle avait, à la vérité, un fichu râle qui sonnait joliment le sapin, grosse et grasse pourtant, avec un œil déjà mort et la moitié de la figure tordue. Bien sûr, ses enfants ne l'auraient pas achevée ; seulement, elle traînait depuis si longtemps, elle était si encombrante qu'on regardait au fond sa mortsouhaitait sa mort, au fond, comme une délivrance pour tout le monde. Elle-même serait beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son temps, n'est-ce pas ? et quand on a fait son temps, on n'a rien à regretter. Le médecin, appelé une fois, n'était même pas revenu. On lui donnait de la tisane, histoire de ne pas l'abandonner complètement. Toutes les heures, on entrait voir si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle suffoquait ; mais, de son œil resté bon, vivant et clair, elle regardait fixement les personnes ; et il y avait bien des choses dans cet œil-là, des regrets du bel âge, des tristesses à voir les siens si pressés de se débarrasser d'elle, des colères contre cette vicieuse de Nana qui ne se gênait plus, la nuit, pour aller guetter en chemise par la porte vitrée.
___Un lundi soir, Coupeau rentra très paf. Depuis que sa mère était en danger, il vivait dans un attendrissement continu. Quand il fut couché, ronflant à poings fermés, Gervaise tourna encore un instant. Elle veillait maman Coupeau une partie de la nuit. D'ailleurs, Nana se montrait très-brave, couchait toujours auprès de la vieille, en disant que si elle l'entendait mourir, elle avertirait bien tout le monde. Cette nuit-là, comme la petite dormait et que la malade semblait sommeiller paisiblement, la blanchisseuse, brisée de fatigue, finit par céder à Lantier, qui l'appelait de sa chambre, où il lui conseillait de venir se reposer un peu. Ils gardèrent seulement une bougie allumée, posée à terre, derrière l'armoire. Mais, vers trois heures, Gervaise sauta brusquement du lit, grelottante, prise d'une angoisse. Elle avait cru sentir un souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de bougie était brûlé, elle renouait ses jupons dans l'obscurité, étourdie, les mains fiévreuses, comme si la maison brûlait. Ce fut seulement dans le cabinet, après s'être cognée aux meubles, qu'elle put allumer une petite lampe. Au milieu du silence écrasé des ténèbres, les ronflements du zingueur mettaient seuls leurs deux notes graves. Nana, étalée sur le dos, avait un petit souffle, entre ses lèvres gonflées. Et Gervaise, ayant baissé la lampe qui faisait danser de grandes ombres, éclaira le visage de maman Coupeau, la vit toute blanche, la tête roulée sur l'épaule, avec les yeux ouverts. Maman Coupeau était morte.
___Doucement, sans pousser un cri, glacée et prudente, la blanchisseuse revint dans la chambre de Lantier. Il s'était endormirendormi. Elle se pencha, en murmurant :
___— Dis donc, c'est fini, elle est morte.
___Tout appesanti de sommeil, mal éveillé, il grogna d'abord :
___— Fiche-moi la paix, couche-toi… Nous ne pouvons rien lui faire, si elle est morte.
___Puis, il se leva sur un coude, demandant :
___— Quelle heure est-il ?
___— Trois heures.
___— Trois heures seulement ! Couche-toi donc. Tu vas prendre du mal… Lorsqu'il fera jour, on verra.
___Mais elle ne l'écoutait pas, elle s'habillait complètement. Lui, alors, se recolla sous la couverture, le nez contre la muraille, en parlant de la sacrée tête des femmes. Est-ce que c'était pressé d'annoncer au monde qu'il y avait un mort dans le logement ? Ça manquait de gaieté au milieu de la nuit ; et il était exaspéré de voir son sommeil gâté par des idées noires. Cependant, quand elle eut reporté dans sa chambre ses affaires, jusqu'à ses épingles à cheveux, elle se sentit tout d'un coup les jambes cassées par l'émotion, et elle s'assit chez elle, sanglotant à son aise, ne craignant plus d'être surprise avec le chapelier. Au fond, elle aimait bien maman Coupeau, elle éprouvait un gros chagrin, après n'avoir rien ressentiressenti, dans le premier moment, que de la peur et de l'ennui, en lui voyant choisir si mal son heure pour s'en aller. Et elle pleurait toute seule, très fort dans le silence, sans que le zingueur cessât de ronfler ; il n'entendait rien, elle l'avait appelé et secoué, puis elle s'était décidée à le laisser tranquille, en réfléchissant que se ce serait un nouvel embarras, s'il se réveillait. Comme elle retournait auprès du corps, elle trouva Nana sur son séant, qui se frottait les yeux. La petite comprit, allongea le menton pour mieux voir sa grand'mère, avec sa curiosité de gamine vicieuse ; elle ne disait rien, elle était un peu tremblante, étonnée et satisfaite en face de cette mort qu'elle se promettait depuis deux jours, comme une vilaine chose, cachée et défendue aux enfants ; et, devant ce masque blanc, aminci au dernier hoquet par la passion de la vie, ses prunelles de jeune chatte s'agrandissaient, elle avait cet engourdissement de l'échine dont elle était clouée derrière les vitres de la porte, quand elle allait moucharder là ce qui ne regarde pas les morveuses.
___— Allons, lève-toi, lui dit sa mère à voix basse. Je ne veux pas que tu restes.
___Elle se laissa couler du lit à regret, tournant la tête, ne quittant pas la morte du regard. Gervaise était fort embarrassée d'elle, ne sachant où la mettre, en attendant le jour. Elle se décidait à la faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et ⊂⊃  en pantoufles, vint la rejoindre ; il ne pouvait plus dormir, il avait peut-être un peu honte de sa conduite. Alors, tout s'arrangea.
___— Qu'elle se couche dans mon lit, murmura le chapelier-t-il. Elle aura de la place.
___Nana leva sur sa mère et sur Lantier ses grands yeux clairs, en prenant son air bête, son air du jour de l'an, quand on lui donnait des pastilles de chocolat. Et on n'eut pas besoin de la pousser, bien sûr ; elle trotta en chemise, ses petons nus effleurant à peine le carreau ; elle se glissa comme une couleuvre dans le lit, qui était encore tout chaud, et s'y tint allongée, enfoncée, son corps fluet bossuant à peine la couverture. Chaque fois que sa mère entra, elle la vit les yeux luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne bougeant pas, très-rouge et paraissant réfléchir à des affaires.
___Cependant, Lantier avait aidé Gervaise à habiller maman Coupeau ; et ce n'était pas une petite besogne, car la morte pesait son poids. Jamais on n'aurait cru que cette vieille-là était si grasse et si blanche. Ils lui avaient mis des bas, un jupon blanc, une camisole, un bonnet ; enfin son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours, deux notes, avec l'une grave, qui descendait, l'autre plus sèche, qui remontait ; on aurait dit de la musique d'église, accompagnementaccompagnant les cérémonies du vendredi saint. Aussi, quand la morte fut habillée et proprement étendue sur son lit, Lantier se versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car il avait le
⌈⌈ cœur à l'envers. Gervaise fouillait dans la commode, cherchant un petit crucifix en cuivre, apporté par elle de Plassans ; ⊂⊃  mais elle se rappela que maman Coupeau elle-même devait l'avoir vendu. Ils avaient allumé le poêle. Ils passèrent le reste de la nuit, à moitié endormis sur des chaises, achevant le litre entamé, embêtés et se boudant, comme si c'était de leur faute.
___
Vers sept heures, avant le jour, Coupeau se réveilla enfin. Quand il apprit le malheur, il resta l'œil sec d'abord, bégayant, croyant vaguement qu'on lui faisait une farce. Puis, il se jeta par terre, il alla tomber devant la morte ; et il l'embrassait, il pleurait comme un veau, avec de si grosses larmes, qu'il mouillait le drap en s'essuyant les joues. Gervaise s'était remise à sangloter, très-touchée de la douleur de son mari, raccommodée avec lui ; oui, il avait le fond meilleur qu'elle ne le croyait. Le désespoir de Coupeau se mêlait à un violent mal aux cheveux. Il se passait les doigts dans les crins, il avait la bouche pâteuse des lendemains de culotte, encore un peu allumé malgré ses dix heures de sommeil. Et il se plaignait, les poings serrés. Nom de Dieu ! sa pauvre mère qu'il aimait tant, la voilà qui était partie ! Ah ! qu'il avait mal au crâne, ça l'achèverait ! Une vraie perruque de braise sur sa tête, et son cœur avec ça qu'on lui arrachait maintenant ! Non, le sort n'était pas juste de s'acharner ainsi après un homme !
___— Allons, du courage, mon vieux, dit Lantier en le relevant. Il faut se remettre.
___Il lui versait un verre de vin, mais Coupeau refusa de boire.
___— Qu'est-ce que j'ai donc ? j'ai du cuivre dans le coco… C'est maman, c'est quand je l'ai vu, vue, j'ai eu le goût du cuivre… Maman, mon Dieu ! maman, maman…
___Et il recommença à pleurer comme un enfant. Il but tout de même le verre de vin, pour étancheréteindre le feu qui lui brûlait la poitrine. Lantier fila bientôt, sous le prétexte d'aller prévenir la famille et de passer à la mairie faire la déclaration. Il avait besoin de prendre l'air. Aussi ne se pressa-t-il pas, fumant des cigarettes, goûtant le froid vif de la matinée. En sortant de chez madame Lerat, il entra même dans une crèmerie des
Batignolles prendre une tasse de café bien chaud. Et il resta là une bonne heure, à réfléchir.
___Cependant, dès neuf heures, la famille se trouva réunie dans la boutique, dont on laissait les volets fermés. Lorilleux ne pleura pas ; d'ailleurs, il avait de l'ouvrage pressé, il remonta presque tout de suite à son atelier, après s'être dandiné un instant avec une figure de circonstance. Madame Lorilleux et madame Lerat avaient embrassé les Coupeau et se tamponnaient les yeux, où de petites larmes roulaient. Mais la première, quand elle eut jeté un coup d'œil rapide autour de la morte, haussa brusquement la voix pour dire que ça n'avait pas de bon sens, que jamais on ne laissait auprès d'un corps une lampe allumée ; il fallait de la chandelle, et l'on envoya Nana acheter un paquet de chandelles, des grandes. Ah bien ! on pouvait mourir chez la Banban, elle vous arrangerait d'une drôle de façon ! Quelle cruche, ne pas savoir seulement se conduire avec un mort ! Elle n'avait donc jamais enterré personneenterré personne dans sa vie ? Alors, Madame Lerat dut monter chez les voisines pour emprunter un crucifix ; elle en rapporta un trop grand, une croix de bois noir où était cloué un Christ de carton peint, qui barra toute la poitrine de maman Coupeau, et dont le poids semblait l'écraser. Ensuite, on chercha de l'eau bénite ; mais personne n'en avait, ce fut Nana qui courut encorede nouveau jusqu'à
l'église (5) en prendre une petite bouteille. En un tour de main, le cabinet eut une autre tournure ; sur une petite table, une chandelle brûlait, à côté d'un verre plein d'eau bénite, dans lequel trempait une branche de buis. Maintenant, si du monde venait, ça ce serait propre, au moins. Et l'on disposa les chaises en rond, dans la boutique, pour recevoir.
___Lantier rentra seulement à onze heures. Il avait demandé des renseignements au bureau des pompes funèbres, puis les prix.
___— La bière est de douze francs, dit-il. Si vous voulez avoir une messe, ce sera dix francs de plus. Enfin, il y a le corbillard, qui se paie suivant les ornements…
___— Oh ! c'est bien inutile, murmura madame Lorilleux, qui avait levéen levant la tête d'un air surpris et inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n'est-ce pas ?… Il faut aller selon sa bourse.
___— Sans doute, c'est ce que je pense, reprit le chapelier. J'ai seulement pris les chiffres pour votre gouverne… Dites-moi ce que vous désirez ; après le déjeuner, j'irai commander.
___On parlait à demi-voix, dans le petit jour qui éclairait la pièce par les fentes des volets. La porte du cabinet restait grande ouverte ; et, de cette ouverture béante, sortait le solennelgros silence de la mort. Des rires d'enfants montaient dans la cour, une ronde de gamines tournait, au pâle soleil d'hiver. Tout à coup, on entendit Nana, qui s'était échappée de chez les Boche, où on l'avait envoyée. Elle commandait de sa voix aiguë, et les talons battaient les pavés, tandis que ces paroles chantées s'envolaient avec un tapage d'oiseaux braillards :
______Notre âne, notre âne,
______Il a mal à la patte.
______Madame lui a fait faire
______Un joli patatoire,
______Et des souliers lilas, la, la,
______Et des souliers lilas !
___Gervaise attendit pour dire à son tour :
___— Nous ne sommes pas riches, bien sûr ; mais nous voulons encore nous conduire proprement… Si maman Coupeau ne nous a rien laissé, ce n'est pas une raison pour la jeter dans la terre comme un chien… Non, il faut une messe, avec un corbillard assez gentil…
___— Et qui est-ce qui paiera ? demanda violemment madame Lorilleux. Pas nous, qui avons perdu de l'argent la semaine dernière ; pas vous non plus, puisque vous êtes ratissés… Ah ! vous devriez voir pourtant où ça vous a conduits, de chercher à épater le monde !
___Coupeau, consulté, bégaya, avec un geste de profonde indifférence ; il se rendormait sur sa chaise. Madame Lerat dit qu'elle paierait sa part. Elle était de l'avis de Gervaise, on devait se montrer propre. Alors, toutes deux, sur un bout de papier, elles calculèrent : en tout, ça monterait à quatre-vingt-dix francs environ, parce qu'elles se décidèrent, après une longue explication, pour un corbillard orné d'un étroit lambrequin.
___— Nous sommes trois, conclut la blanchisseuse. Nous donnerons chacun trente francs. Ce n'est pas la ruine.
___Mais madame Lorilleux éclata, furieuse.
___— Eh bien ! moi, je refuse, oui je refuse !… Ce n'est pas pour les trente francs. J'en donnerais cent mille, si je les avais, et s'ils devaient ressusciter maman… Seulement, je n'aime pas les orgueilleux. Vous avez une boutique, vous rêvez de crâner devant le quartier. Mais nous n'entrons pas là dedans, nous autres. Nous ne posons pas… Oh ! vous vous arrangerez. Mettez des plumes sur le corbillard, si ça vous amuse.
___— On ne vous demande rien, finit par répondre Gervaise. Lorsque je devrais me vendre moi-même, je ne veux avoir aucun reproche à me faire. J'ai nourri maman Coupeau sans vous, je l'enterrerai bien sans vous… Déjà une fois, je ne vous l'ai pas mâché : je ramasse les chats perdus, ce n'est pas pour laisser votre mère dans la crotte.
___Alors, madame Lorilleux pleura, et Lantier dut l'empêcher de partir. La querelle devenait si bruyante, que madame Lerat, poussant des chut ! énergiques, crut devoir aller doucement dans le cabinet, et jeta sur la morte un regard fâché et inquiet, comme si elle craignait de la trouver éveillée, écoutant ce qu'on discutait à côté d'elle. À ce moment, la ronde des petites filles reprenait dans la cour, le filet de voix perçant de Nana dominait les autres.
______Notre âne, notre âne,
______Il a bien mal au ventre,
______Madame lui a fait faire
______Un joli ventrouilloire,
______Et des souliers lilas, la, la,
______Et des souliers lilas !
___— Mon Dieu ! que ces enfants sont énervants, avec leur chanson ! dit à Lantier Gervaise toute secouée et prête àprès de sangloter d'impatience et de tristesse. Faites-les donc taire, et reconduisez Nana chez la concierge à coups de pied quelque part !
___Madame Lerat et madame Lorilleux s'en allèrent déjeuner en promettant de revenir. Les Coupeau se mirent à table, mangèrent de la charcuterie, mais sans faim, en n'osant seulement pas taper leur fourchette. Ils étaient très-ennuyés, hébétés, avec cette pauvre maman Coupeau qui leur pesait sur les épaules et leur paraissait emplir toutes les pièces. Leur vie se trouvait dérangée. Dans le premier moment, ils piétinaient sans trouver les objets, ils avaient une courbature, comme au lendemain d'une noce. Il leur semblait que ça durerait des semaines, et ça ne les contrariait pas encore ; ils s'abandonnaient à un état de chagrin assez doux. Lantier reprit tout de suite la porte pour retourner aux pompes funèbres, emportant les trente francs de madame Lerat et soixante francs que Gervaise était allée emprunter à Goujet, en cheveux, pareille à une folle. L'après-midi, quelques visites arrivèrent, des voisines mordues de curiosité, qui se présentaient soupirant, roulant des yeux éplorés ; elles entraient dans le cabinet, dévisageaient la morte, en faisant un signe de croix et en secouant le brin de buis trempé d'eau bénite ; puis, elles s'asseyaient dans la boutique,  ⊂⊃ elles parlaient de la chère femme, interminablement, sans se lasser de répéter la même phrase pendant des heures. Mademoiselle Remanjou avait remarqué que son œil droit était resté ouvert, et madame Gaudron s'entêtait à lui trouver une belle carnation pour son âge, et madame Fauconnier restait stupéfaite de lui avoir vu manger son café, trois jours auparavant. Vrai, on claquait vite, chacun pouvait graisser ses bottes.
Vers le soir, les Coupeau commençaient à en avoir assez. C'était une trop grande affliction pour une famille, de garder un corps si longtemps. Le gouvernement aurait bien dû faire une autre loi là-dessus. Encore toute une soirée, toute une nuit et toute une matinée, non ! ça ne finirait jamais. Quand on ne pleure plus, n'est-ce pas ? le chagrin tourne à l'agacement, on en viendrait àfinirait par mal se conduire. Maman Coupeau, muette et roideraide au fond de l'étroit cabinet, se répandait de plus en plus dans le logement, devenait d'un poids à creverqui crevait le monde. Et la famille, malgré elle, reprenait son train-train, perdait de son respect.
___— Vous mangerez un morceau avec nous, dit Gervaise à madame Lerat et à madame Lorilleux, lorsqu'elles reparurent. Nous sommes trop tristes, nous ne nous quitterons pas.
___On mit le couvert sur l'établi. Chacun, en voyant les assiettes, songeait aux gueuletons qu'on avait faits là. Lantier était de retour. Lorilleux descendit. Un pâtissier venait d'apporter une tourte, car la blanchisseuse n'avait pas la tête à s'occuper de cuisine. Comme on s'asseyait, Boche entra dire que M. Marescot demandait à se présenter. Et , et le propriétaire se présenta, très-grave, avec sa large décoration sur sa redingote. Il salua en silence, alla droit au cabinet, où il s'agenouilla. Il était d'une grande piété ; il pria d'un air recueilli de curé, puis traça une croix en l'air, en aspergeant le corps avec la branche de buis. Toute la famille, qui avait quitté la table, se tenait debout, fortement impressionnée. M. Marescot, ayant achevé ses dévotions, passa dans la boutique et dit aux Coupeau :
___— Je suis venu pour les deux loyers arriérés. Êtes-vous en mesure ?
___— Non, monsieur, pas tout à fait, balbutia Gervaise, très contrariée d'entendre parler de ça devant les Lorilleux. Vous comprenez, avec le malheur qui nous arrive…
___— Sans doute, mais chacun a ses peines, reprit le propriétaire en élargissant ses doigts immenses d'ancien ouvrier. Je suis bien fâché, je ne puis attendre davantage… Si je ne suis pas payé après-demain matin, je serai forcé d'avoir recours à une expulsion.
___Gervaise joignit les mains, les larmes aux yeux, muette et l'implorant. D'un hochement énergique de sa grosse tête osseuse, il lui fit comprendre que les supplications étaient inutiles. D'ailleurs, le respect dû aux morts interdisait toute discussion. Il se retira discrètement, à reculons.
___— Mille pardons de vous avoir dérangés, murmura-t-il. Après-demain matin, n'oubliez pas.
___Et, comme en s'en allant il passait de nouveau devant le cabinet, il salua une dernière fois le corps d'une génuflexion dévote, à travers la porte grande ouverte.
___On mangea d'abord vite, pour ne pas paraître y prendre du plaisir. Mais, arrivé au dessert, on s'attarda, envahi d'un besoin de bien-être. Par moments, la bouche pleine, Gervaise ou l'une des deux sœurs se levait, allait jeter un coup d'œil dans le cabinet, sans même lâcher sa serviette ; et quand elle se rasseyait, achevant sa bouchée, les autres la regardaient une seconde, pour voir si tout marchait bien, à côté. Puis, les dames se dérangèrent moins souvent, maman Coupeau fut oubliée. On avait fait un baquet de café, et du très-fort, afin de se tenir éveillé toute la nuit. Les Poisson vinrent sur les huit heures. On les invita à en boire un verre. Alors, Lantier, qui guettait le visage de Gervaise, parut saisir une occasion attendue par lui depuis le matin. À propos de la saleté des propriétaires qui entraient demander de l'argent dans les maisons où il y a avait un mort, il dit brusquement :
___— C'est un jésuite, ce salaud, avec son air de servir la messe !… Mais, moi, à votre place, je lui planterais là sa boutique.
___Gervaise, éreintée de fatigue, molle et énervée, répondit en s'abandonnant :
___— Oui, bien sûr, je n'attendrai pas les hommes de loi… Ah ! j'en ai plein le dos, plein le dos.
___Les Lorilleux, jouissant à l'idée que la Banban n'aurait plus de magasin, l'approuvèrent beaucoup. On ne se doutait pas de ce que coûtait une boutique. Si elle ne gagnait que trois francs chez les autres, au moins elle n'avait pas de frais, elle ne risquait pas de perdre de grosses sommes. Ils firent répéter cet argument-là à Coupeau, en le poussant ; il buvait beaucoup, il se maintenait dans un attendrissement continu, pleurant tout seul dans son assiette. Comme la blanchisseuse semblait se laisser convaincre, Lantier cligna les yeux, en regardant les Poisson. Et la grande Virginie intervint, se montra très-aimable.
___— Vous savez, on pourrait s'entendre. Je prendrais la suite du bail, j'arrangerais votre affaire avec le propriétaire… Enfin, vous seriez toujours plus tranquille.
___— Non, merci, déclara Gervaise, qui se secoua, comme prise d'un frisson. Je sais où trouver les termes, si je veux. Je travaillerai ; j'ai mes deux bras, Dieu merci ! pour me tirer d'embarras.
___— On causera de ça plus tard, se hâta de dire le chapelier. Ce n'est pas convenable, ce soir… Plus tard, demain, par exemple.
___À ce moment, madame Lerat, qui était allée dans le cabinet, poussa un léger cri. Elle avait eu peur, parce qu'elle avait trouvé la chandelle éteinte, brûlée jusqu'au bout. Tout le monde s'occupa à en rallumer une autre ; et l'on hochait la tête, en répétant que ce n'était pas bon signe, quand la lumière s'éteignait auprès du d'un mort.
___
La veillée commença. Coupeau s'était allongé, pas pour dormir, disait-il, pour réfléchir ; et il ronflait cinq minutes après. Lorsqu'on envoya Nana coucher chez les Boche, elle pleura ; elle se régalait depuis le matin, à l'espoir d'avoir bien chaud dans le grand lit de son bon ami Lantier. Les Poisson restèrent jusqu'à minuit. On avait fini par faire du vin à la française, dans un saladier, parce que le café donnait trop sur les nerfs de ces dames. La conversation tournait aux effusions tendres. Virginie parlait de la campagne : elle aurait voulu être enterrée au coin d'un bois, avec des fleurs des champs sur sa tombe. Madame Lerat avait gardait déjà, dans son armoire, le drap pour l'ensevelir, et elle le parfumait toujours d'un bouquet de lavande ; elle tenait à avoir une bonne odeur sous le nez, quand elle mangerait les pissenlits par la racine. Puis, sans transition, le sergent de ville raconta qu'il avait arrêté une grande belle fille le matin, qui venait de voler chez dans la boutique d'un charcutier ; en la déshabillant chez le commissaire, on lui avait trouvé dix saucissons pendus autour du corps, devant et derrière. Et, madame Lorilleux ayant dit d'un air de dégoût qu'elle n'en mangerait pas, de ces saucissons-là, la société s'était mise à rire doucement. La veillée s'égaya, en gardant les convenances.
___Mais comme on achevait le vin à la française, un bruit singulier, un ruissellement sourd, sortit du cabinet. Tous levèrent la tête, se regardèrent.
___— Ce n'est rien, dit tranquillement Lantier, en baissant la voix. Elle se vide.
___L'explication fit hocher la tête, d'un air rassuré, et la compagnie reposa les verres sur la table.
___Enfin, les Poisson se retirèrent. Lantier partit avec eux : il allait chez un ami, disait-il, pour laisser son lit aux dames, qui pourraient s'y reposer une heure, chacune à leur son tour. Lorilleux monta se coucher tout seul, en répétant que ça ne lui était pas arrivé depuis son mariage. Alors, Gervaise et les deux sœurs, restées seules avec Coupeau endormi, s'organisèrent auprès du poêle, sur lequel elles tinrent du café chaud. Elles étaient là, pelotonnées, pliées en deux, les mains sous leur tablier, le nez au-dessus du feu, à causer très-bas, dans le grand silence du quartier. Madame Lorilleux geignait : elle n'avait pas de robe noire à se mettre, elle aurait pourtant voulu éviter d'en acheter une, car ils étaient bien gênés, bien gênés ; et elle demanda à Gervaisequestionna Gervaise, demandant si maman Coupeau ne laissait pas une jupe noire, cette jupe qu'on lui avait donnée pour sa fête. Gervaise dut aller chercher la jupe. Avec un pli à la taille, elle pourrait servir. Mais madame Lorilleux voulait aussi du vieux linge, parlait du lit, de l'armoire, des deux chaises, cherchait des yeux les bibelots qu'il fallait partager. On manqua se fâcher et gueuler encore une fois. Madame Lerat mit la paix ; elle était plus juste : les Coupeau avaient eu la charge de la mère, ils avaient bien gagné ses quatre guenilles. Et, toutes trois, elles s'assoupirent de nouveau au-dessus du poêle, dans des ragots monotones. La nuit leur semblait terriblement longue. Par moments, elles se secouaient, buvaient du café, allongeaient la tête dans le cabinet, où la chandelle, qu'on ne devait pas moucher, brûlait avec une flamme rouge et triste, grossie par les champignons charbonneux de la mèche. Vers le matin, elles grelottaient, malgré la forte chaleur du poêle. Une angoisse, une lassitude d'avoir trop causé, les suffoquaient, la langue sèche, les yeux malades. Madame Lerat se jeta sur le lit de Lantier et ronfla comme un homme ; tandis que les deux autres, la tête tombée et touchant les genoux, dormaient devant le feu. Au petit jour, un frisson les réveilla. La chandelle de maman Coupeau venait encore de s'éteindre. Et, comme, dans l'obscurité, le ruissellement sourd recommençait, madame Lorilleux donna l'explication à voix haute, pour se tranquilliser elle-même.
___— Elle se vide, répéta-t-elle, en allumant une autre chandelle.
___L'enterrement était pour dix heures et demie. Une jolie matinée, à mettre avec la nuit et avec la journée de la veille ! C'est-à-dire que Gervaise, tout en n'ayant pas un sou, aurait donné cent francs à celui qui serait venu prendre maman Coupeau trois heures plus tôt. Non, on a beau aimer les gens, ils sont trop lourds, quand ils sont morts ; et même plus on les aime, plus on voudrait se vite débarrasser d'eux.
___
Une matinée d'enterrement est par bonheur pleine de distractions. On a toutes sortes de préparatifs à faire. On déjeuna d'abord. Puis, ce fut justement le père Bazouge, le croque-mort du sixième, qui apporta la bière et le sac de son. Il ne dessoulait pas, ce brave homme. Ce jour-là, à huit heures, il était encore tout rigolo d'une cuite prise la veille.
___— Voilà, c'est pour ici, n'est-ce pas ? dit-il.
___Et il posa la bière, qui eut un craquement de boîte neuve.
___Mais, comme il jetait à côté le sac de son, il resta les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en apercevant Gervaise devant lui.
___— Pardon, excuse, je me trompe, balbutia-t-il. On m'avait dit que c'était pour chez vous.
___Il avait déjà repris le sac, la blanchisseuse dut lui crier :
___— Laissez donc ça, c'est pour ici.
___— Ah ! tonnerre de Dieu ! faut s'expliquer ! reprit-il en se tapant sur la cuisse. Je comprends, c'est la vieille…
___Gervaise était devenue toute blanche. Le père Bazouge avait apporté la bière pour elle. Il continuait, se montrant galant, cherchant à s'excuser :
___— N'est-ce pas ? on racontait hier qu'il y en avait une de partie, au rez-de-chaussée. Alors, moi, j'avais cru… Vous savez, dans notre métier, ces choses-là, ça entre par une oreille et ça sort de l'autre… Je vous fais tout de même mon compliment. Hein ? le plus tard, c'est encore le meilleur, quoique la vie ne soit pas toujours drôle, ah ! non, par exemple !
___Elle l'écoutait, se reculait, avec la peur qu'il ne la saisît de ses grandes mains sales, pour l'emporter dans sa boîte. Déjà une fois, le soir de ses noces, il lui avait dit en connaître des femmes, qui le remercieraient, s'il montait les prendre. Eh bien ! elle n'en était pas là, ça lui faisait froid dans l'échine. Son existence s'était gâtée, mais elle ne voulait pas s'en aller encoresi tôt ; oui, elle aimait mieux crever la faim pendant des années, que de crever la mort, l'histoire d'une seconde.
___— Il est poivre, murmura-t-elle d'un air de dégoût mêlé d'épouvante. L'administration devrait au moins ne pas envoyer des pochards. On paye assez cher.
___Alors, le croque-mort se montra goguenard et insolent.
 ⌉⌉
___— Dites donc, ma petite mère, ce sera pour une ⊂⊃  autre fois. Tout à votre service, entendez-vous ! Vous n'avez qu'à me faire signe. C'est moi qui suis le consolateur des dames… Et ne crache pas sur le père Bazouge, parce qu'il en a tenu dans ses bras de plus chic que toi, qui se sont laissé arranger sans se plaindre, bien contentecontentes de continuer leur dodo à l'ombre.
___— Taisez-vous, père Bazouge ! dit sévèrement Lorilleux, accouru au bruit des voix. Ce ne sont pas des plaisanteries convenables. Si l'on se plaignait, vous seriez renvoyé… Allons, fichez le camp, puisque vous ne respectez pas les principes.
___Le croque-mort s'éloigna, mais on l'entendit longtemps sur le trottoir, qui bégayait :
___— De quoi, les principes !… Il n'y a pas de principes… il n'y a pas de principes… il n'y a que l'honnêteté !
___
Enfin, dix heures sonnèrent. Le corbillard était en retard. Il y avait déjà du monde dans la boutique, des amis et des voisins, M. Madinier, Mes-Bottes, madame Gaudron, mademoiselle Remanjou ; et, toutes les minutes, entre les volets fermés, par l'ouverture béante de la porte, une tête d'homme ou de femme s'allongeait, pour voir si ce lambin de corbillard n'arrivait pas. La famille, réunie dans la pièce du fond, donnait des poignées de main. Des chuchotements rapides s'élevaientDe courts silences se faisaient, coupés de chuchotements rapides, une attente agacée et fiévreuse, avec des courses brusques de robe au milieu du silence, madame Lorilleux qui avait oublié son mouchoir, ou bien madame Lerat qui cherchait un paroissien à emprunter. Chacun, en arrivant, apercevait au milieu du cabinet, devant le lit, la bière ouverte ; et, malgré soi, chacun restait à l'étudier du coin de l'œil, calculant que jamais la grosse maman Coupeau ne tiendrait là dedans. Tout le monde se regardait, avec cette pensée dans les yeux, sans se la communiquer. Mais, il y eut une poussée à la porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d'une voix grave et contenue, en arrondissant les bras :
___— Les voici !
___Ce n'était pas encore le corbillard. Quatre croque-mortcroque-morts entrèrent à la file, d'un pas pressé, avec leurs faces rouges et leurs mains gourdes de déménageurs, dans le noir pisseux de leurs vêtements, usés et blanchis au frottement des bières. Le père Bazouge marchait le premier, très-soûl et très-convenable ; dès qu'il était à la besogne, il retrouvait son aplomb. Ils ne prononcèrent pas un mot, la tête un peu basse, pesant déjà maman Coupeau du regard. Et ça ne traîna pas, la pauvre vieille fut emballée, le temps d'éternuer. Le plus petit, un jeune qui louchait, avait vidé le son dans le cercueil, et l'étalait en le pétrissant, comme s'il voulait faire du pain. Un autre, un grand maigre celui-là, l'air farceur, venait d'étendre le drap par-dessus. Puis, une, deux, allez-y ! tous les quatre saisirent le corps, l'enlevèrent, deux aux pieds, deux à la tête. On ne retourne pas plus vite une crêpe. Les gens qui allongeaient le cou purent croire que maman Coupeau était sautée d'elle-même dans la boite. Elle avait glissé là comme chez elle, oh ! tout juste, si juste, qu'on avait entendu son frôlement contre le bois neuf. Elle touchait de tous les côtés, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin elle y tenait, ce qui étonna les assistants ; bien sûr, elle avait dû diminuer depuis la veille. Cependant les croque-mortcroque-morts s'étaient relevés et attendaient ; le petit louche prit le couvercle, pour inviter la famille à faire les derniers adieux ; tandis que Bazouge mettait des clous dans sa bouche et apprêtait le marteau. Alors, Coupeau, ses deux sœurs, Gervaise, d'autres encore, se jetèrent à genoux, embrassèrent la maman qui s'en allait, avec de grosses larmes, dont les gouttes chaudes tombaient et roulaient sur ce visage roidiraidi, froid comme une glace. Il y avait un bruit prolongé de sanglots. Le couvercle s'abattit, le père Bazouge enfonça ses clous avec le chic d'un emballeur, deux coups pour chaque pointe ; et personne ne s'écouta pleurer davantage dans ce vacarme de meuble qu'on répare. C'était fini. On partait.
___— S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil ! dit madame Lorilleux à son mari, en apercevant le corbillard devant la porte.
___Le corbillard révolutionnait le quartier. La tripière appelait les garçons de l'épicier, le petit horloger était sorti sur le trottoir, les voisins se penchaient aux fenêtres. Et tout ce monde causait du lambrequin à franges de coton blanches. Ah ! les Coupeau auraient mieux fait de payer leurs dettes ! Mais, comme le déclaraitdéclaraient les Lorilleux, lorsqu'on a de l'orgueil, ça sort partout et quand même.
___— C'est honteux ! répétait au même instant Gervaise, en parlant du chaîniste et de sa femme. Dire que ces rapiats n'ont pas même apporté un bouquet de violettes pour leur mère !
___Les Lorilleux, en effet, étaient venus les mains vides. Madame Lerat avait donné une couronne de fleurs artificielles. Et l'on mit encore sur la bière une couronne d'immortelles et un bouquet achetés par les Coupeau. Les croque-mortcroque-morts avaient dû donner un fameux coup d'épaule pour hisser le corps dans la voiture. On partait, mais le cortège étaitet charger le corps. Le cortège fut lent à s'organiser. Coupeau et Lorilleux, en redingote, le chapeau à la main, conduisaient le deuil ; Coupeaule premier dans son attendrissement que deux verres de vin blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait au bras de Lorilleuxson beau-frère, les jambes molles et les cheveux malades. Puis marchaient les hommes, M. Madinier, très-grave, tout en noir, Mes-Bottes, un paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon jaune fichait un pétard, Lantier, Gaudron, Bibi-la-Grillade, Poisson, d'autres encore. Les dames arrivaient ensuite, au premier rang madame Lorilleux qui traînait la jupe retapée de la morte, madame Lerat cachant sous un châle son deuil improvisé, un caraco à garnitures jaunes, et derrière, tout le reste de la queue, Virginie, madame Gaudron, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjougarni de lilas, et à la file Virginie, madame Gaudron, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou, tout le reste de la queue. Quand le corbillard s'ébranla et suivitdescendit lentement la
rue de la Goutte-d'Or, au milieu des signes de croix et des coups de chapeau, les quatre croque-mortcroque-morts prirent la tête, deux en avant, les deux autres à droite et à gauche. Gervaise était restée en arrière pour fermer la boutique. Elle confia Nana à madame Boche, et elle rejoignit le convoi en courant, pendant que la petite, tenue par la concierge, sous le porche, regardait d'un œil profondément intéressé sa grand'mère disparaître au fond de la rue, dans cette belle voiture.
___Juste au moment où la blanchisseuse essoufflée rattrapait la queue, Goujet arrivait de son côté. Il se mit avec les hommes ; mais il se retourna, et la salua d'un signe de tête, avec tant de douceursi doucement, qu'elle se sentit tout d'un coup très-malheureuse et qu'elle fut reprise par les larmes. Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau, elle pleurait quelque chose d'abominable, qu'elle n'aurait pas pu dire, et qui l'étouffait. Durant tout le trajet, elle tint son mouchoir appuyé contre ses yeux. Madame Lorilleux, les joues sèches et enflammées, la regardait de côté, en ayant l'air de l'accuser de faire du genre.
___
À l'église, la cérémonie fut vite bâclée. La messe traîna pourtant un peu, parce que le prêtre était très-vieux. Mes-Bottes et Bibi-la-Grillade avaient préféré rester dehors, à cause de la quête. M. Madinier, tout le temps, étudia les curés, et il communiquait à Lantier ses observations : ces farceurs-là crachaient leur latin en ne songeant seulement pas à, en crachant leur latin, ne savaient seulement pas ce qu'ils dégoisaient ; ils vous enterraient une personne comme ils vous l'auraient baptisée ou mariée, sans avoir dans le cœur le moindre sentiment. Puis, il était contreM. Madinier blâma ce tas de cérémonies, ces lumières, ces voix tristes, cet étalage devant les familles. Vrai, on perdait les siens deux fois, en les traînant ainsi en publicchez soi et à l'église. Et tous les hommes lui donnaient raison, car ce fut encore un moment pénible, lorsque, la messe finie, il y eut un dernier barbottement de prières, et que les assistants durent défiler devant le corps, en jetant de l'eau bénite. Heureusement, le cimetière n'était pas loin, le petit cimetière de la Chapelle (6), un bout de jardin qui s'ouvrait sur la rue Marcadet. Le cortège y arriva débandé, tapant les pieds, chacun causant de ses affaires. La terre dure sonnait, on aurait volontiers battu la semelle. Le trou béant, près duquel on avait posé la bière, était déjà tout gelé, blafard et pierreux comme une carrière à plâtre ; et les assistants, rangés autour des monticules de gravats, ne trouvaient pas drôle d'attendre par un froid pareil, embêtés aussi de regarder le trou. Enfin, un prêtre en surplis sortit d'une maisonnette, il grelottait, on voyait son haleine fumer, à chaque « de profundis » qu'il lâchait. Au dernier signe de croix, il se sauva, sans avoir envie de recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle ; mais à cause de la gelée, il ne détachait que de grosses mottes, qui battaitbattaient une jolie musique là-bas au fond, un vrai bombardement sur le cercueil, une enfilade de coups de canon à croire que le bois se fendait. On a beau être égoïste, cette musique-là vous casse l'estomac. Les larmes recommencèrent. On partait, on était à la portes'en allait, on était dehors (7), qu'on entendait encore les détonations. Mes-Bottes, soufflant dans ses doigts, fit tout haut une remarque : Ah ! tonnerre de Dieu ! non ! la pauvre maman Coupeau n'allait pas avoir chaud !
___— Mesdames et la compagnie, dit le zingueur aux quelques amis restés dans la rue avec la famille, si vous voulez bien nous permettre de vous offrir quelque chose…
___Et il entra le premier chez un marchand de vin de la
rue Marcadet, À la descente du cimetière. Gervaise, demeurée sur le trottoir, appela Goujet qui s'éloignait, après l'avoir saluée d'un nouveau petit signe de tête. Pourquoi n'acceptait-il pas un verre de vin ? Mais il était pressé, il retournait à l'atelier. Alors, ils se regardèrent un moment sans rien dire.
___— Je vous demande pardon pour les soixante francs, murmura enfin la blanchisseuse. J'étais comme une folle, j'ai songé à vous…
___— Oh ! il n'y a pas de quoi, vous êtes pardonnée, interrompit le forgeron. Et, vous savez, tout à votre service, s'il vous arrivait un malheur… Mais n'en dites rien à maman, parce qu'elle a ses idées, et que je ne veux pas la contrarier.
___Elle le regardait toujours ; et, à le voiren le voyant si bon, si triste, avec sa belle barbe jaune, elle fut sur le point d'accepter son ancienne proposition, de s'en aller avec lui, pour être heureux ensemble quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise pensée, celle de lui emprunter ses deux termes, à n'importe quel prix. Elle tremblait, elle reprit d'une voix caressante :
___— Nous ne sommes pas fâchés, n'est-ce pas ?
___Lui, hocha la tête, en répondant :
___— Non, bien sûr, jamais nous ne serons fâchés… Seulement, vous comprenez, tout est fini.
___Et il s'en alla à grandes enjambées, laissant Gervaise étourdie, écoutant sa dernière parole battre dans ses oreilles avec un bourdonnement de cloche. En entrant chez le marchand de vin, elle entendait sourdement au fond d'elle : « Tout est fini, eh bien ! tout est fini ; je n'ai plus rien à faire, moi, si tout est fini ! » Elle s'assit, elle avala une bouchée de pain et de fromage, vida un verre plein qu'elle trouva devant elle.
___C'était, au rez-de-chaussée, une longue salle à plafond bas, occupée par deux grandes tables. Des litres, des quarts de pain, de larges triangles de brie sur trois assiettes, s'étalaient à la file. La société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts. Plus loin, près du poêle qui ronflait, les quatre croque-mortcroque-morts achevaient de déjeuner.
___— Mon Dieu ! expliquait M. Madinier, chacun son tour. Les vieux font de la place aux jeunes… Ça va vous sembler bien vide, votre logement, quand vous rentrerez.
___— Oh ! il est décidé à donnermon frère donne congé, dit vivement madame Lorilleux. C'est une ruine, cette boutique.
___On avait travaillé Coupeau. Tout le monde le poussait à céder le bail. Madame Lerat elle-même, très bien avec Lantier et Virginie depuis quelque temps, chatouillée par l'idée qu'ils devaient avoir un béguin l'un pour l'autre, parlait de faillite et de prison, en prenant des airs effrayés. Et, brusquement, le zingueur se fâcha, son attendrissement tournait à la fureur, déjà trop arrosé de liquide.
___— Écoute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je veux que tu m'écoutes ! Ta sacrée tête fait toujours des siennes. Mais, cette fois, je suivrai ma volonté, je t'avertis !
___— Ah bien ! dit Lantier, si jamais on la réduit par de bonnes paroles ! Il faudrait un maillet pour lui arrondirentrer ça dans le crâne.
___Et tous deux tapèrent un instant sur elle. Ça n'empêchait pas les mâchoires de fonctionner. Le brie disparaissait, les litres coulaient comme des fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous les coups. Elle ne répondait rien, la bouche toujours pleine, se dépêchant, comme si elle avait eu très faim. Quand ils commencèrent à se lasserse lassèrent, elle leva doucement la tête, elle dit :
___— En voilà assez, hein ? Je m'en fiche pas mal de la boutique ! Je n'en veux plus… Comprenez-vous, je m'en fiche ! Tout est fini !
___Alors, on redemanda du fromage et du pain, on causa sérieusement. Les Poisson prenaient le bail et offraient de répondre des deux termes arriérés auprès du propriétaire. D'ailleurs, Boche acceptait l'arrangement, d'un air d'importance, au nom du propriétaire. Il loua même, séance tenante, un logement aux Coupeau, le logement vacant du sixième, dans le corridor des Lorilleux. Quant à Lantier, mon Dieu ! il consentait àvoulait bien garder sa chambre, si cela ne gênait pas les Poisson. Le sergent de ville s'inclina, ça ne le gênait pas du tout ; on s'entend parfaitement ensembletoujours entre amis, malgré les idées politiques. Et Lantier, sans se mêler davantage à la conversationde la cession, en homme qui a conclu enfin sa petite affaire, se confectionna une énorme tartine de fromage de Brie ; il se renversait, il la mangeait dévotement, le sang sous la peau, brûlant d'une joie sournoise et , clignant les yeux pour guigner tour à tour Gervaise et Virginie.
___— Eh ! père Bazouge ! appela Coupeau, venez donc boire un coup. Nous ne sommes pas fiers, nous sommes tous des travailleurs.
___Les quatre croque-mortcroque-morts, qui s'en allaient, rentrèrent pour trinquer avec la société. Ce n'était pas un reproche, mais la dame de tout à l'heure pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le père Bazouge regardait fixement la blanchisseuse, sans lâcher un mot déplacé. Elle se leva, mal à l'aise, elle quitta les hommes qui achevaient de se cocarder. Coupeau, soûl comme une grive, recommençait à viauper et disait que c'était le chagrin.
___
Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle, elle resta abêtie sur une chaise. Il lui semblait que les pièces étaient désertes et immenses. Vrai, ça faisait un nettoyage, un fameux débarras. Mais elle n'avait bien sûr pas laissé que maman Coupeau au fond du trou, dans le petit jardin de la rue Marcadet. Il lui manquait trop de choses, ça devait être un morceau de sa vie à elle, et sa boutique, et son orgueil de patronne, et d'autres sentiments encore, qu'elle avait enterrés ce jour-là. Oui, les murs étaient nus, son cœur aussi, c'était un déménagement complet, une dégringolade dans le fossé. Et elle se sentait lasse, elle promettait de se ramassertrop lasse, elle se ramasserait plus tard, si elle pouvait.
___À dix heures, en se déshabillant, Nana pleura, trépigna. Elle voulait coucher
dans le lit de maman Coupeau. Sa mère essaya de lui faire peur ; mais la petite était trop précoce, les morts lui causaient seulement une grosse curiosité ; si bien que, pour avoir la paix, on finit par lui permettre de se mettres'allonger à la place de maman Coupeau. Elle aimait les grands lits, cette gamine ; elle s'étalait, elle se roulait. Cette nuit-là, elle dormit joliment bien, dans la bonne chaleur et les chatouilles du matelas de plumesplume.

  

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  LRdL a Lebougre (lecture erronée mais pas impossible du manuscrit).
(2)  Il s'agit probablement d'une mauvaise lecture du manuscrit.
(3)  Rappelons que ce lieu est imaginaire ; le Mont-de-Piété a bien eu des succursales, dont une rue Cavé, dans le même quartier – mais pas rue Polonceau (qui s'appelait d'ailleurs encore rue des Couronnes).
(4)  LRdL a pâtées.
(5)  La construction de l'église Saint-Bernard venait de s'achever ; on peut donc penser que c'est d'elle qu'il s'agit ici (tout comme, plus bas, pour les obsèques).
(6)  La Chapelle a connu quatre cimetières :
  • les deux premiers près de l'église Saint-Denis, abandonnés au début du XIXème siècle ;
  • celui dont il est question ici, fermé en 1860 ;
  • à partir de cette date (la commune étant devenue un morceau du XIIIème arrondissement de Paris), le cimetière parisien de la Chapelle, situé sur le territoire de Saint-Denis.
___Le cimetière de la rue Marcadet n'était donc plus utilisé dans les années où Zola situe la mort de maman Coupeau ; mais il sera rouvert en 1870, pour n'être définitivement supprimé qu'en 1878 ; il était donc en service lors de la préparation puis de la rédaction de L'Assommoir.
___Il reste une observation (qui rappelle le trajet de la mairie à l'église, au chapitre III) ; Zola écrit : heureusement, le cimetière n'était pas loin [de l'église] ; Saint-Bernard aussi bien que Saint-Denis se trouvent quand même à près d'un kilomètre.
(7)  LRdL a une version mixte : on s'en allait, on était à la porte.

 
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