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Oyiwen ed tanemertPage mise à jour le 3 mai 2017 vers 02h40 TUC    


Sommaire
Chapitre IerChapitre IIChapitre IIIChapitre IVChapitre VChapitre VI

 

Chapitre VIIChapitre VIIIChapitre IXChapitre XChapitre XIChapitre XIIChapitre XIII

Pour afficher une présentation, placer le bouton gris en haut de l'écran puis le curseur de la souris sur le bouton.

____________Le texte et ses variantes
Présentation : le texte et ses variantes

___Quatre états successifs du texte ont été pris en compte dans ces pages :
  1. le manuscrit [qui comporte des lacunes dans les chapitres VII, VIII, IX, XI et XII] ;
  2. l'édition en feuilleton : chapitres VII à XIII publiés dans La République des Lettres
    ____[les chapitres I à VI parus dans Le Bien public semblent introuvables] ;
  3. l'édition originale de janvier 1877 ;
  4. la soixante-huitième édition, de 1879, dont on a considéré qu'elle donnait le texte définitif du roman.
___L'ensemble de ces documents peut être consulté et téléchargé sur le site de la BNF à partir de la page d'accueil de Gallica  en entrant dans la zone de recherche Zola Assommoir puis en cliquant sur la loupe (hors de la liste déroulante).
___On dispose donc, selon les passages, de trois ou quatre versions ; le texte s'affichant par défaut ci-dessous reproduit (dans toute la mesure du possible) l'état final du manuscrit.
___Quand toutes les versions dont on dispose sont d'accord, le texte est en gris ; quand le manuscrit diffère de l'édition définitive, le texte est en ocre ; dans ce cas, si l'on place dessus le curseur de la souris, le texte définitif se substitue à celui du manuscrit ; la couleur de ce texte alternatif varie selon la persistance du manuscit dans les versions imprimées :

manuscritfeuilletonédition originaleédition de 1879Suppression
texte du manuscrittexte définitiftexte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte définitiftexte définitif  
texte du manuscrittexte du manuscrit *texte du manuscrit *texte définitif  

Cas particuliers_______________________* ou texte du feuilleton si le manuscrit manque
q.si le manuscrit comporte un passage supprimé dans la versions définitive, l'espace occupé par ce passage
_est remplacé par une bande de couleur (voir la colonne de droite dans le tableau ci-dessus) ;
w⊂⊃ signale un ajout dans le texte imprimé ; placer dessus le curseur de la souris pour afficher ce texte ajouté ;
e[÷÷] passage illisible (tache, déchirure) ;
r changement de paragraphe propre au manuscrit ;
t texte  passage biffé dans le manuscrit (sans être remplacé) mais qu'il a paru intéressant de restituer ;
yles autres cas font l'objet d'une note explicative.
uenfin, on trouvera dans cette annexe toutes les précisions utiles (ou inutiles) sur les principes adoptés.
NB- Pour que le texte change, il faut parfois déplacer le curseur le long de la ligne.

____________Chronologie et lieux
Présentation : chronologie et lieux

___Les pages sont traitées pour afficher diverses informations contextuelles.

Cliquer sur un passage quelconque affiche une bulle indiquant la date à laquelle le passage est censé se dérouler ;
NB- L'affichage de ces bulles repose sur un script publié par Olivier Hondermarck (on peut trouver ce script, parmi bon nombre d'autres, à cette adresse).
  • Cliquer sur une mention de lieu affiche une carte permettant de situer ce lieu et ceux qui l'environnent (dans le texte comme dans l'espace) ;
    NB1- malgré tous les efforts, certains noms traversent  la carte affichée ;
    NB2- dans ces cartes, les noms en italiques signalent les lieux dont la localisation exacte n'a pas pu être établie ;
    NB3- dans le texte ci-dessous, il n'est évidemment pas possible de marquer et traiter un nom déjà marqué comme variante textuelle ; dans ce cas, le nom est suivi de [¶] ; la carte s'affiche en cliquant sur cette marque.
  • Cliquer dans la marge de droite ouvre l'Atlas
    … dans le même onglet ou la même fenêtre  
    (curseur en forme de petite main)  
    ¯d… dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre
        (curseur en forme de sablier)
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur la carte générale du quartier
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur le plan de la grande maison
    Puis, toute frissonnante d'être restée en    ouvre sur une carte particulière indiqué en tête du chapitre

NB- une annexe de l'Atlas contient diverses explications et discussions complémentaires.

Chapitre VI

 
 

Une après-midi d’automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans le bas (1) de la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin, le temps était très doux, une odeur s’exhalait du pavé gras ; et la blanchisseuse, embarrassée de son grand panier, étouffait un peu, la marche ralentie, le corps abandonné, remontant la rue avec la vague préoccupation d’un désir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle aurait volontiers mangé quelque chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle aperçut la plaque de la rue Marcadet (2), elle eut tout d’un coup l’idée d’aller voir Goujet à sa forge. Vingt fois, il l'avait invitée à passer par làlui avait dit de pousser une pointe, un jour qu’elle serait curieuse de regarder travailler le fer. D’ailleurs, devant les autres ouvriers, elle demanderait Étienne, elle semblerait s’être décidée à entrer uniquement pour le petit.
___La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là, dans ce bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où ; d’autant plus que les numéros manquaient souvent, le long des masures espacées par des terrains vagues. C’était une rue où elle n’aurait pas demeuré pour tout l’or du monde, une rue large, sale, noire de la poussière de charbon des manufactures voisines, avec des pavés défoncés et des ornières, dans lesquelles des flaques d’eau croupissaient. Aux deux bords, il y avait un défilé de hangars, de grands ateliers vitrés, de constructions grises, comme inachevées, montrant leurs briques et leurs charpentes, une débandade de maçonneries branlantes, coupées par des trouées sur la campagne, flanquées de garnis borgnes et de gargottesgargotes louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d’un
magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras de terre, dans lequel dormaitoù dormaient pour des centaines de mille francs de marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à s’orienter, au milieu du tapage des usines : de minces tuyaux, sur les toits, soufflaient violemment des jets de vapeur ; une scierie mécanique avaientavait des grincements réguliers, pareils à de brusques déchirures dans une pièce de calicot ; des manufactures de boutons secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme elle regardait vers Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d’une haute cheminée, empesta la rue ; et elle fermait les yeux, suffoquée, lorsqu’elle entendit un bruit cadencé de marteaux : elle était, sans le savoir, juste en face de la fabrique, ce qu’elle reconnut au trou plein de chiffons, à côté.
___Cependant, elle hésita encore, ne sachant par où entrer. Une palissade crevée ouvrait un passage qui semblait s’enfoncer au milieu des plâtras d’un chantier de démolitions. Comme une mare d’eau bourbeuse barrait le chemin, on avait jeté deux planches en travers. Elle finit par se risquer sur les planches, tourna à gauche, se trouva perdue dans une étrange forêt de vieilles charpentes, de charrettes renversées les brancards en l’air, de masures en ruine dont les carcasses de poutres restaient debout. Au fond, trouant la nuit salesalie d’un reste de jour, un feu rouge luisait. Le bruit des marteaux avait cessé. Elle s’avançait prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu’un ouvrier passa près d’elle, la figure noire de charbon, embroussaillée d’une barbe de bouc, avec un regard oblique de ses yeux pâles.
___— Monsieur, demanda-t-elle, c’est ici, n’est-ce pas ?, que travaille un enfant du nom d’Étienne… C’est mon garçon.
___— Étienne, Étienne, répétait l’ouvrier qui se dandinait, la voix enrouée ; Étienne, non, connais pas.
___La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d’alcool des vieux tonneaux d’eau-de-vie, dont on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre d’une femme dans ce coin d’ombre commençait à le rendre goguenard, Gervaise recula, en murmurant :
___— C’est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille ?
___— Ah ! Goujet, oui ! dit l’ouvrier, connu Goujet !… Si c’est pour Goujet que vous venez… Allez au fond.
___Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fêlé :
___— Dis donc, la Gueule d’Or, voilà une dame pour toi !
___Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri. Gervaise alla au fond. Elle arriva à une porte, allongea le cou. C’était une vaste salle, où elle ne distingua d’abord rien. La forge, comme morte, avait dans un coin une lueur pâlie d’étoile, qui reculait encore l’enfoncement des ténèbres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des masses noires passant devant le feu, bouchant cette dernière étincelletache de clarté, des hommes démesurément grandis dont on devinait les gros membres. Gervaise, n’osant s’aventurer, appelait de la porte, à demi-voix :
___— Monsieur Goujet, monsieur Goujet…
___Brusquement, tout s’éclaira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de flamme blanche avait jailli de la forge. Le hangar apparut, fermé par des cloisons de planches, avec des trous maçonnés grossièrement, des coins consolidés à l’aide de murs de briques. Les poussières envolées du charbon badigeonnaient cette halle d’une suie grise. Des toiles d’araignée pendaient aux poutres, comme des haillons qui séchaient là-haut, alourdies par des années de saleté amassée. Autour des murailles, sur des étagères, accrochés à des clous ou jetés dans les angles sombres, un pêle-mêle de vieux fers, d’ustensiles cabossés, d’outils énormes, traînaient, mettaient des profils cassés, ternes et durs. Et la flamme blanche de la forge montait toujours, éclatante, éclairant d’un coup de soleil le sol battu, où l’acier poli de quatre enclumes, enfoncées dans leurs billots, prenait un reflet d’argent pailleté d’or.
___Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, à sa belle barbe jaune. Étienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers étaient là. Elle ne vit que Goujet, elle s’avança, se posa devant lui.
___— Tiens ! madame Gervaise ! s’écria-t-il, la face épanouie ; quelle bonne surprise !
___Mais, comme les camarades avaient de drôles de figures, il reprit en poussant Étienne vers sa mère :
___— Vous venez voir le petit… Il est bien sage, il commence à avoir de la poigne.
___— Ah bien ! dit-elle, ce n’est pas commode d’arriver ici… Je me croyais au bout du monde…
___Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne connaissait pas le nom d’Étienne dans l’atelier. Goujet riait ; il lui expliqua que tout le monde appelait le petit Zouzou, parce qu’il avait des cheveux coupés ras, pareils à ceux d’un zouave. Pendant qu’ils causaient ensemble, Étienne ne tirait plus le soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarté rose se mourait, au milieu du hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme souriante, toute fraîche dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien, noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit le silence :
___— Vous permettez, madame Gervaise, j’ai quelque chose à terminer. Restez là, n’est-ce pas ? vous ne gênez personne.
___Elle resta. Étienne s’était pendu de nouveau au soufflet. La forge flambait, avec des fusées d’étincelles ; d’autant plus que le petit, pour montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une haleine énorme d’ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait, attendait, les pinces à la main. La grande clarté l’éclairait violemment, sans une ombre. Sa chemise roulée aux manches, ouverte au col, montraitdécouvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille où frisaient des poils blonds ; et, la tête un peu basse entre ses grosses épaules bossuées de muscles, la face attentive, avec ses yeux pâles fixés sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par bouts réguliers, comme s’il avait abattu des bouts de verre, à légers coups. Puis, il remit les morceaux à la forgeau feu, où il les reprit un à un, pour les façonner. Il forgeait des rivets à six pans. Il posait les bouts dans une clouière, écrasait le fer qui formait la tête, aplatissait les six pans, jetait les rivets terminés, rouges encore, dont la tache vive s’éteignait sur le sol noir ; et cela d’un martèlement continu, balançant dans sa main droite un marteau de cinq livres, achevant un détail à chaque coup, tournant et travaillant son fer avec une telle adresse, qu’il pouvait causer et regarder le monde. L’enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur, très à l’aise, tapait d’un air bonhomme, sans paraître faire plus d’effort que les soirs où il découpait des images, chez lui.
___— Oh ! ça, c’est du petit rivet, du vingt millimètres, disait-il pour répondre aux questions de Gervaise. On peut aller à ses trois cents par jour… Mais il faut de l’habitude, parce que le bras se rouille vite…
___Et comme elle lui demandait si le poignet ne s’engourdissait pas à la fin de la journée, il eut un bon rire. Est-ce qu’elle le croyait une demoiselle ? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans ; il était devenu en fer, tant il s’était frotté aux outils. D’ailleurs, elle avait raison : un monsieur qui n’aurait jamais forgé un rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq livres, se serait collé une fameuse courbature au bout de deux heures. Ça n’avait l’air de rien, mais ça vous nettoyait souvent des gaillards solides en quelques années.
___⊂⊃
  
Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi, tous à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarté, les éclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds noirs, des éclaboussements d’étincelles partaient sous les marteaux, rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s’en allant pas. Elle faisait un large détour, pour se rapprocher d’Étienne sans risquer d’avoir les mains brûlées, lorsqu’elle vit entrer l’ouvrier sale et barbu, auquel elle s’était adressée, dans la cour.
___— Alors, vous avez trouvé, madame ? dit-il de son air d’ivrogne goguenard. La Gueule-d’Or, tu sais, c’est moi qui t’ai indiqué à madame…
___Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, le lapin des [÷]apinslapins, un boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d’un litre de tord-boyaux par jour. Il était allé boire une goutte, parce qu’il ne se sentait plus assez graissé pour attendre six heures. Quand il apprit que Zouzou s’appelait Étienne, il trouva ça trop farce ; et il riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait parler à Coupeau de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, il dirait tout de suite : C’est un zig ! Ah ! cet animal de Coupeau ! il était bien gentil, il rendait les tournées plus souvent qu’à son tour.
___— Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme, répétait-il. Il mérite d’avoir une belle femme… N’est-ce pas ? la Gueule-d’Or, madame est une belle femme ?
___Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit son panier et le garda devant elle, afin de le tenir à distance. Goujet, contrarié, comprenant que le camarade blaguait, à cause de sa bonne amitié pour Gervaise, lui cria :
___— Dis donc, feignant ! pour quand les quarante millimètres ?… Es-tu d’attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacré soiffard ?
___Le forgeron voulait parler d’une commande de gros boulons qui nécessitaient deux frappeurs à l’enclume.
___— Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé ! répondit Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Ça tète son pouce et ça fait l’homme ! T’as beau être gros, j’en ai mangé d’autres !
___— Oui, c’est ça, tout de suite. Arrive, et à nous deux !
___— On y est, malin !
___Ils se défiaient, allumés par la présence de Gervaise. Goujet mit au feu les bouts de fer coupés à l’avance ; puis, il fixa sur une enclume une clouière de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur deux masses de vingt livres, les deux grandes sœurs de l’atelier, que les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle. Et il continuait à crâner, il parlait d’une demi-grosse de rivets qu’il avait forgéforgés pour le phare de
Dunkerque, des bijoux, des choses à placer dans un musée, tant c’était fignolé. Sacristi, non ! il ne craignait pas la concurrence ; avant de rencontrer un cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les boîtes de la capitale. On allait rire, on allait voir ce qu’on allait voir.
___— Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme.
___— Assez causé ! cria Goujet. Zouzou, du nerf ! Ça ne chauffe pas, mon garçon.
___Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda encore :
___— Alors, nous frappons ensemble ?
___— Pas du tout ! chacun son boulon, mon brave !
___La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgré son bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimètres établis par un seul homme, ça ne s’était jamais vu ; d’autant plus que les boulons devaient être à tête ronde, un ouvrage d’une fichue difficulté, un vrai chef d’œuvre à faire. Les trois autres ouvriers de l’atelier avaient quitté leur travail pour voir ; un grand sec pariait un litre que Goujet serait battu. Cependant, les deux forgerons prirent chacun une masse, les yeux fermés, parce que Fifine pesait une demi-livre de plus que Dédèle. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main sur Dédèle ; la Gueule-d’Or tomba sur Fifine. Et, en attendant que le fer blanchît, le premier, redevenu crâne, posa devant l’enclume en roulant des yeux tendres du côté de la blanchisseuse ; il se campait, tapait des appels du pied comme un monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste de balancer Dédèle à toute volée. Ah ! tonnerre de Dieu ! il était bon là ; il aurait fait une galette de la
colonne Vendôme !
___— Allons, commence ! dit Goujet, en plaçant lui-même dans la clouière un des morceaux de fer, de la grosseur d’un poignet de fille.
___Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle à Dédèle, des deux mains. Petit, desséché, avec sa barbe de bouc et ses yeux de loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se cassait à chaque volée du marteau, sautait du sol comme emporté par son élan. C’était un rageur, qui se battait avec son fer, par embêtement de le trouver si dur ; et même il poussait un grognement, quand il croyait lui avoir appliqué une claque soignée. Peut-être bien que l’eau-de-vie amollissait les bras des autres, mais lui avait besoin d’eau-de-vie dans les veines, au lieu de sang ; la goutte de tout à l’heure lui chauffait la carcasse comme une chaudière, il se sentait une sacrée force de machine à vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce soir-là ; il sl’aplatissait plus mou qu’une chique. Et Dédèle valsait, il fallait voir ! Elle exécutait le grand entre-chat, les petons en l’air, comme une baladeuse de
l’Élysée-Montmartre, qui montre son linge ; car il s’agissait de ne pas flâner, le fer est si canaille, qu’il se refroidit tout de suite, à la seule fin de se ficher du marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, avait façonné la tête de son boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs trous, et il était pris d’une colère furieuse en entendant ses bras craquer. Alors, emballé, dansant et gueulant, il allongea encore deux coups, uniquement pour se venger de sa peine. Lorsqu’il le retira de la clouière, le boulon, déformé, avait la tête mal plantée d’un bossu.
___— Hein ! est-ce torché ? dit-il tout de même, avec son aplomb, en présentant son travail à Gervaise.
___— Moi, je ne m’y connais pas, monsieur, répondit la blanchisseuse d’un air de réserve.
___Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups de talon de Dédèle, et elle était joliment contente, elle se pinçait les lèvres pour ne pas rire, parce que Goujet à présent avait toutes les chances.
___C’était le tour de la Gueule-d’Or. Avant de commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes ; elle s’enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l’air sérieux, conduisant quelque menuet ancien. Tac ! tac ! tac ! Les talons de Fifine tapaient la mesure, gravement ; et ils s’enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du boulon, avec une science réfléchie, d’abord écrasant le métal au milieu, puis le modelant par une série de coups d’une précision rhythméerythmée. Bien sûr, ce n’était pas de l’eau-de-vie que la Gueule-d’Or avait dans les veines, c’était du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s’allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, terrible, tout-puissant, comme un bon Dieu. Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il devait comptercomptait : vint-et-un, vingt-deux, vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande dame.
___— Quel poseur ! murmura en ricanant Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif.
___Et Gervaise, en face de la Gueule-d’Or, regardait avec un sourire attendri. Mon Dieu ! que les hommes étaient donc bêtes ! Est-ce que ces deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour ! Oh ! elle comprenait bien, ils se la disputaient à coups de marteau, ils étaient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant une petite poule blanche. Faut-il avoir des inventions, n’est-ce pas ? Le cœur a tout de même parfois des façons drôles de se déclarer. Oui, c’était pour elle, ce tonnerre de Dédèle et de Fifine sur l’enclume ; c’était pour elle, tout ce fer écrasé ; c’était pour elle, cette forge en branle, flambante d’un incendie, emplie d’un pétillement d’étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour, ils se la disputaient, à qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait plaisir, bien plaisir au fond ; car enfin les femmes aiment les compliments. Les coups de marteau de la Gueule-d’Or surtout lui répondaient dans le cœur ; ils y sonnaient, comme sur l’enclume, une musique claire, tac ! tac ! tac ! qui accompagnait les gros battements de son sang. Ça semble une bêtise, mais elle sentait que ça lui enfonçait quelque chose là, quelque chose de solide, un peu du fer de cedu boulon. Au crépuscule, avant d’entrer, elle avait eu, le long des trottoirs humides, un désir vague, un besoin de manger un bon morceau ; maintenant, elle se trouvait satisfaite, la chair contente comme si les coups de marteau de la Gueule-d’Or l’avaient nourrie. Oh ! elle ne doutait pas de sa victoire. C’était à lui qu’elle appartiendrait. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était trop laid, dans sa cotte et son bourgeron sales, sautant d’un air de singe échappé. Et elle attendait, très-rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant, prenant une jouissance à être secouée des pieds à la tête par les dernières volées de Fifine.
___Goujet comptait toujours.
___— Et vingt-huit ! cria-t-il enfin, en posant le marteau à terre. C’est fait, vous pouvez voir.
___La tête du boulon était polie, nette, sans une bavure, un vrai travail de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule. Les ouvriers la regardèrent en hochant le menton ; il n’y avait pas à dire, c’était à se mettre à genoux devant. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, essaya ⊂⊃bien de blaguer ; mais il barbottabarbota, il finit par retourner à son enclume, le nez pincé. Cependant, Gervaise s’était serrée contre Goujet, comme pour mieux voir. Étienne avait lâché le soufflet, la forge de nouveau s’emplissait d’ombre, d’un coucher d’astre rouge, qui tombait tout d’un coup à une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse éprouvaient une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce hangar noir de suie et de limaille, où des odeurs rudes de vieux fers montaient ; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le
bois de Vincennes, s’ils s’étaient donné un rendez-vous au fond d’un trou d’herbe. Il lui prit la main comme s’il l’avait conquise. Il l'emmena, pour l'accompagner, dit-il.
___Puis, dehors, ils n’échangèrent pas un mot. Il ne trouva rien ; il dit seulement qu’elle aurait pu emmener Étienne, s’il n’y avait pas eu encore une demi-heure de travail. Elle s’en allait enfin, quand il la rappela, cherchant à la garder quelques minutes de plus.
___— Venez donc, vous n’avez pas tout vu… Non, vrai, c’est très-curieux.
___Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, où son patron installait toute une fabrication mécanique. Sur le seuil, elle hésita, prise d’une peur instinctive. La vaste salle, secouée par le branle des les machines, tremblait ; et de grandes ombres flottaient, tachéetachées de feux rouges. Mais lui, la rassura en souriant, jura qu’il n’y avait rien à craindre, qu'elle eut seulement  ; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser traîner ses jupes trop près des engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumées peuplées d’êtres vagues, des hommes noirs affairés, des machines agitant leurs bras, qu’elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages étaient très-étroits entre toutes ces roues en mouvement ; il fallait enjamber des obstacles, éviter des trous, se ranger pour ne pas être bousculése garer d'un chariot. On ne s’entendait pas parler. Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle éprouvait au-dessus de sa tête la sensation d’un grand frôlement d’ailes, elle leva les yeux, elle s’arrêta à regarder les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d’araignée, dont chaque fil se dévidait sans fin ; le moteur à vapeur se cachait dans un coin, derrière un petit mur de briques ; les courroies semblaient filer toutes seules, apporter le branle du fond de l’ombre, avec leur glissement continu, régulier, doux comme le vol d’un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se heurtant à un des tuyaux du ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle de vent aigre aux petites forges, près des machines. Et il commença par lui faire voir ça, il lâcha le vent sur un des fourneauxfourneau ; de larges flammes s’étalèrent des quatre côtés en éventail, une collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine teintée d’une pointe de laque ; la lumière était si vive, que les petites lampes des ouvriers paraissaient des gouttes d’ombre dans du soleil. Ensuite, il haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines : les cisailles mécaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un bout à chaque coup de dents, crachant les bouts par derrière, un à un ; les machines à boulons et à rivets, hautes, compliquées, forgeant les têtes d’une seule pesée de leur vis puissante ; les ébarbeuses, au volant de fonte, une boule de fonte qui battait l’air furieusement à chaque pièce dont elles enlevaient les bavures ; les taraudeuses, manœuvrées par des femmes, taraudant les boulons et leurs écrous, avec le tictac de leurs rouages d’acier luisant sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en barre, dressé contre les murs, jusqu’aux boulons et aux rivets fabriqués, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors, elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton ; mais elle restait tout de même un peu serrée à la gorge, inquiète d’être si petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de métal, se retournant parfois, les sangs glacés, au coup sourd d’une ébarbeuse. Elle s’accoutumait à l’ombre, voyait des enfoncements où des hommes immobiles réglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau lâchait brusquement le coup de lumière de sa collerette de flamme. Et, malgré elle, c’était toujours au plafond qu’elle revenait, à la vie, au sang même des machines, au vol souple des courroies, dont elle regardait, les yeux levés, la force énorme et muette passer au-dessus de sa têtedans la nuit vague des charpentes.
___Cependant, Goujet s’était arrêté devant une des machines à rivets. Il restait là, songeur, la tête basse, les regards fixes. La machine forgeait des rivets de quarante millimètres, avec une aisance tranquille de géante. Et rien n’était plus simple en vérité. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau ; le frappeur le plaçait dans la clouière, qu’un filet d’eau continu arrosait pour éviter d’en détremper l’acier ; et c’était fait, la vis s’abaissait, le boulon sautait à terre, avec sa tête ronde comme coulée au moule. En douze heures, cette sacrée mécanique en fabriquait des centaines de kilogrammes. Goujet n’avait pas de méchanceté ; mais, à certains moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par colère de lui voir des bras plus solides que les siens. Ça lui causait un gros chagrin, même quand il se raisonnait, en se disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sûr, la machine tuerait l’ouvrier ; déjà leurs journées étaient tombées de douze francs à neuf francs, et on parlait de les diminuer encore ; enfin, elles n’avaient rien de gai, ces grosses bêtes, qui faisaient des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse !. Il regarda celle-là trois bonnes minutes sans rien dire ; ses sourcils se fronçaient, sa belle barbe jaune avait un hérissement de menace. Puis, un air de douceur et de résignation amollit peu à peu ses traits. Il se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un sourire triste :
___— Hein ! ça nous dégotte joliment ! Mais peut-être que plus tard ça servira au bonheur de tous.
___Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons à la mécanique mal faits.
___— Vous me comprenez, s’écria-t-elle avec feu, ils sont trop bien faits… J’aime mieux les vôtres. On sent la main d’un artiste, au moins.
___Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce qu’un moment il avait eu peur qu’elle ne le méprisât, après avoir vu les machines. Dame ! s’il était plus fort que Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, les machines étaient plus fortes que lui. Lorsqu’il la quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets à les briser, à cause de sa grosse joie.
___La blanchisseuse allait tous les samedis
 (3) chez les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve de la Goutte-d’Or. La première année, elle leur avait rendu régulièrement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs ; afin de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre à la fin du mois seulement, et elle ajoutait l’appoint nécessaire pour compléter les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque mois, ne dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait donc de s’acquitter de la moitié de la somme environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant plus par où passer, des pratiques lui ayant manqué de parole, elle avait dû courir chez les Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrières, elle s’était adressée également à eux, si bien que la dette se trouvait remontée à quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus d'argentun sou, elle se libérait par le blanchissage, uniquement. Ce n’était pas qu’elle travaillât moins ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais il se faisait des trous chez elle, l’argent avait l’air de fondre, et elle était contente, quand elle pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu ! pourvu qu’on vive, n’est-ce pas ? on n’a point trop à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à tous les petits abandons de son embonpoint naissant, n’ayant plus la force de s’effrayer en songeant à l’avenir. Tant pis ! l’argent viendrait toujours, ça le rouillait de le mettre de côté.
___⊂⊃
  
Madame Goujet cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur, non pas à cause de son argent, mais parce qu’elle l’aimait et qu’elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n’en parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de délicatesse.
___
Le lendemain de la visite de Gervaise à la forge était justement le dernier jeudisamedi (3) du mois. Lorsqu’elle arriva chez les Goujet, où elle tenait à aller elle-même, son panier lui avait tellement cassé les bras, qu’elle étouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge pèse, surtout quand il y a des draps.
___— Vous apportez bien tout ? demanda madame Goujet.
___Elle était très-sévère là-dessus. Elle voulait qu’on lui rapportât son linge, sans qu’une pièce manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre de ses exigences était que la blanchisseuse vînt exactement le jour fixé et chaque fois à la même heure ; comme ça, personne ne perdait son temps.
___— Oh ! il y a bien tout, répondit Gervaise en souriant. Vous savez que je ne laisse rien en arrière.
___— C’est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des défauts, mais vous n’avez pas encore celui-là.
___Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme fit son éloge : elle ne brûlait pas les pièces, ne les déchirait pas comme tant d’autres, n’arrachait pas les boutons avec le fer ; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait trop les devants de chemise.
___— Tenez, c’est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ça lui coupe le cou… Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de
Vincennes.
___— Non, ne dites pas ça ! s’écria Gervaise désolée. Les chemises pour s’habiller doivent être un peu raides, si l’on ne veut pas avoir un chiffon sur le corps. Voyez les messieurs… C’est moi qui fais tout votre linge. Jamais une ouvrière n’y touche. Et, et je le soigne, je vous assure, je le recommencerais plutôt dix fois, parce que c’est pour vous, vous comprenez.
___Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le plaisir qu’elle prenait à repasser elle-même les chemises de Goujet. Bien sûr, elle n’avait pas de pensées sales ; mais elle n’en était pas moins un peu honteuse.
___— Oh ! je n’attaque pas votre travail, vous travaillez dans la perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui est perlé. Il n’y a que vous pour faire ressortir les broderies comme ça. Et les tuyautés sont d’un suivi ! Allez, je reconnais votre main tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon à une ouvrière, ça se voit… N’est-ce pas ? vous mettrez un peu moins d’amidon, voilà tout ! Goujet ne tient pas à avoir l’air d’un monsieur.
___Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les pièces d’un trait de plume. Tout y était bien. Quand elles réglèrent, elle vit que Gervaise lui comptait un bonnet six sous ; elle se récria, mais elle dut convenir qu’elle n’était vraiment pas chère pour le courant ; non, les chemises d’homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous, les taies d’oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, çace n’était pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis, lorsque Gervaise eut appelé le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son panier, elle ne s’en alla pas, embarrassée, ayant aux lèvres une demande qui la gênait beaucoup.
___— Madame Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous faisait rien, je prendrais l’argent du blanchissage, ce mois-ci.
___Justement, le mois était très fort, le compte qu’elles venaient d’arrêter ensemble se montait à dix francs sept sous. Madame Goujet la regarda un moment d’un air sérieux. Puis, elle répondit :
___— Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous refuser cet argent, du moment où vous en avez besoin… Seulement, ce n’est guère le chemin de vous acquitter ; je dis cela pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.
___Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en bégayant. Les dix francs devaient compléter l’argent d’un billet qu’elle avait souscrit à son marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus sévère au mot de billet. Elle s’offrit en exemple : elle réduisait sa dépense, depuis qu’on avait baissé les journées de Goujet de douze francs à neuf francs. Quand on manquait de sagesse en étant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à Gervaise qu’elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre de payer sa dette ; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait à tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise tint les dix francs sept sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit bien à l’aise, elle eut envie de danser, car elle s’accoutumait déjà aux ennuis et aux saletés de l’argent, ne gardant de ces embêtements-là que le bonheur d’en être sortie, jusqu’à la prochaine fois.
___Ce fut précisément ce samedi
 (4) que Gervaise fit une drôle de rencontre, comme elle descendait l’escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier, un maquereau très-frais, les ouïes saignantes. Et voilà qu’elle reconnut Virginie, la fille dont elle avait retroussé les jupes, au lavoir. Toutes deux se regardèrent bien en face. Gervaise ferma les yeux, car elle crut un instant qu’elle allait recevoir le maquereau par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la blanchisseuse, dont le panier bouchait l’escalier, voulut se montrer polie.
___— Je vous demande pardon, dit-elle.
___— Vous êtes toute pardonnée, répondit la grande brune.
___Et elles restèrentau milieu des marches, elles causèrent, raccommodées du coup, sans avoir risqué une seule allusion au passé. Virginie, alors âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme superbe, découplée, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d’un noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser : elle était mariée maintenant, elle avait épousé au printemps un ancien ouvrier ébéniste qui sortait du service et qui sollicitait une place de sergent de ville, parce qu’une place, c’est plus sûr et plus comme il faut. Justement, elle venait d’acheter un maquereau pour lui.
___— Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gâter, ces vilains hommes, n’est-ce pas ?… Mais, montez donc. Vous verrez notre chez nous… Nous sommes ici dans un courant d’air.
___Quand Gervaise, après lui avoir à son tour conté son mariage, lui apprit qu’elle avait habité le logement, où elle était même accouchée d’une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ça fait toujours plaisir de revoir les endroits où l’on a été heureux. Elle, pendant cinq ans, avait demeuré de l’autre côté de l’eau, au Gros-Caillou. C’était là qu’elle avait connu son mari, quand il se trouvaitétait au service. Mais elle s’ennuyait, elle rêvait de revenir dans le quartier de la Goutte d’Or, où elle connaissait tout le monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh ! toutes ses affaires étaient encore bien en désordre ; ça s’arrangerait petit à petit.
___Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.
___— Madame Coupeau.
___— Madame Poisson.
___Et, dès lors, elle s’appelèrent gros comme le bras madame Poisson et madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d’être des dames, elles qui s’étaient connues autrefois dans des positions peu catholiques. Cependant, Gervaise conservait un fond de méfiance. Peut-être bien que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessée du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bête hypocrite. Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart d’heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien être gentille aussi.
___En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq ans à la face terreuse, avec des moustaches et une impériale rouges, travaillait, assis devant une table, près de la fenêtre. Il faisait des petites boîtes. Il avait pour seuls outils un canif, une scie grande comme une lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu’il employait provenait de vieilles boîtes à cigares, de minces planchettes d’acajou brut sur lesquelles il se livrait à des découpages et à des enjolivements d’une délicatesse extraordinaire. Tout le long de la journée, d’un bout de l’année à l’autre, il refaisait la même boîte, huit centimètres sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des compartiments. C’était pour s’amuser, une façon de tuer le temps, en attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien métier d’ébéniste, il n’avait gardé que la passion des petites boîtes. Il ne vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa connaissance.
___Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui présenta comme une ancienne amie. Mais il n’était pas causeur, il reprit tout de suite sa petite scie. De temps à autre, il lançait seulement un regard sur le maquereau, posé au bord de la commode. Gervaise fut très-contente de revoir son ancien logement ; elle dit où les meubles étaient placés, et elle montra la placel'endroit où elle avait accouché par terre. Au bout de dix minutes, elle voulut s'en aller. Comme ça se rencontrait, pourtant ! Quand elles s’étaient perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n’auraient jamais cru se retrouver ainsi, en habitant l’une après l’autre la même chambre. Virginie donnaajouta de nouveaux détails sur elle et son mari : il avait fait un petit héritage d’une tante ; il l’établirait sans doute plus tard ; en attendaitpour le moment
 (5), elle continuait à s’occuper de couture, elle bâclait une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d’une grosse demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna à peine le dos. Virginie, qui l’accompagna, promit de lui rendre sa visite ; d’ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c’était une chose entendue. Et, comme elle la gardaitsur le palier, Gervaise s’imagina qu’elle désirait lui parler de Lantier et de sa sœur Adèle, la brunisseuse. Elle en était toute révolutionnée à l’intérieur sans savoir pourquoi. Mais pas un mot ne fut échangé sur ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se disant au revoir, d’un air très-aimable.
___— Au revoir, madame Coupeau.
___— Au revoir, madame Poisson.
___Ce fut là le point de départ d’une grande amitié. Huit jours plus tard, Virginie ne passait plus devant la boutique
de Gervaise sans entrer ; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant écrasée, venait la chercher, avec sa figure muette de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement la couturière, éprouva bientôt une singulière préoccupation ; elle ne pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu’elle allait causer de Lantier ; elle songeait invinciblement à Lantier, pendant les heurestout le temps (6) qu’elle restait là. C’était bête comme tout, car enfin elle se moquait de Lantier, et d’Adèle, et de ce qu’ils étaient devenus tous les deuxl’un et l’autre ; jamais elle ne posait une question ; même elle ne se sentait pas curieuse d’avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la tête comme on a dans la bouche un refrain embêtant, qui ne veut pas vous lâcher. D’ailleurs, elle n’en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce n’était point la faute, bien sûr. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de la laisser partir.
___
Cependant, l’hiver était venu, le quatrième hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutte-d’Or. Cette année-là, décembre et janvier furent particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. Après le jour de l’an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ça n’empêchait pas le travail, au contraire, car l’hiver est la belle saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique ! Par exemple, on On n’y voyait jamais de glaçons aux vitres, comme chez l’épicier et le bonnetier d’en face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une chaleur de baignoire ; les linges fumaient, on se serait cru en plein été ; et l’on était bien, les portes fermées, ayant chaud partout, tellement chaud, qu’on aurait fini par dormir, les yeux ouverts. Gervaise disait en riant qu’elle s’imaginait être à la campagne. En effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la neige ; c’était à peine si l’on entendait le piétinement des passants ; dans le grand silence du froid, des voix d’enfants seules montaient, le tapage d’une bande de gamins, qui avaient établi une grande glissade, le long du ruisseau de la maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buée, regardait ce que devenait le quartier par cette sacrée température ; mais pas un nez ne s’allongeait hors des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé de neige, semblait faire le gros dos ; et elle échangeait seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d’à côté, qui se promenait tête nue, la bouche fendue d’une oreille à l’autre, depuis qu’il gelait si fort.
___Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c’était de prendre, à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n’avaient pas à se plaindre ; la patronne le faisait très-fort et n’y mettait pas quatre grains de chicorée ; il ne ressemblait guère à celuiau café de madame Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se chargeait de passer l’eau sur le marc, ça n’en finissait plus, parce qu’elle s’endormait devant la bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner, attendaient le café en donnant un coup de fer.
___
Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le café n’était pas prêt. Ce jour-là, il s’entêtait à ne pas vouloir passer. Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller ; et l’on entendait les gouttes tomber une à une, lentement, sans se presser davantage.
___— Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend trouble… Aujourd’hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et manger.
___La grande Clémence mettait à neuf une chemise d’homme, dont elle détachait les plis du bout de l’ongle. Elle avait un rhume à crever, les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de toux qui la pliaient en deux, au bord de l’établi. Avec ça, elle ne portait pas même un foulard au cou, vêtue d’un petit lainage à dix-huit sous, dans lequel elle grelottait. À côtéPrès d’elle, madame Putois, enveloppée de flanelle, matelassée jusqu’aux oreilles, repassait un jupon, qu’elle tournait autour de la planche à robe, dont le petit bout était posé sur le dossier d’une chaise ; et, par terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir, en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle seule la moitié de l’établi, avec des rideaux de mousseline brodée, sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les faux plis. Tout d’un coup, le café qui se mit à couler bruyamment lui fit lever la tête. C’était ce louchon d’Augustine qui venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller dans le filtre.
___— Veux-tu te tenir tranquille ! cria Gervaise. Qu’est-ce que tu as donc dans le corps ? Nous allons boire de la boue, maintenant.
___Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de l’établi. Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La patronne versait toujours le café elle-même, après avoir mis deux morceaux de sucre dans chaque verre. C’était l’heure attendue de la journée. Ce jour-là, comme chacune prenait son verre et s’accroupissait sur un petit banc, devant la mécanique, la porte de la rue s’ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante.
___— Ah ! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux ! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin de froid !
___— Tiens ! c’est madame Poisson ! s’écria Gervaise. Ah bien ! vous arrivez à propos… Vous allez prendre du café avec nous.
___— Ma foi ! ce n’est pas de refus… Rien que pour traverser la rue, on a l’hiver dans les os.
___Il restait du café, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un sixième verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse. Les ouvrières s’écartèrent, firent à celle-ci une petite place près de la mécanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses mains roidiesraidies autour de son verre, pour se réchauffer. Elle venait de chez l’épicier, où l’on gelait, rien qu’à attendre un quart de gruyère. Et elle s’exclamait sur la grosse chaleur de la boutique : vrai, on aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour réveiller un mort, tant ça vous chatouillait agréablement la peau. Puis, dégourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les six, elles sirotèrent lentement leur café, dans l'étouffement moite des linges qui fumaient, au milieu de la besogne interrompueau milieu de la besogne interrompue, dans l’étouffement moite des linges qui fumaient. Maman Coupeau et Virginie seules étaient assises sur des chaises ; les autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre ; même ce louchon d’Augustine avait tiré un coin du drap, sous le jupon, pour s’étendre. On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, goûtant le café.
___— Il est tout de même bon, déclara Clémence.
___Mais elle faillit étrangler, prise d’une quinte. Elle appuyait sa tête contre le mur pour tousser plus fort.
___— Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où avez-vous donc empoigné ça ?
___— Est-ce qu’on sait ! reprit Clémence, en s’essuyant la figure avec sa manche. Ça doit être l’autre soir. Il y en avait deux qui se dépiautaient, à la sortie du
Grand-Balcon. J’ai voulu voir, je suis restée là, sous la neige. Ah ! quelle roulée ! c’était à mourir de rire. L’une avait le nez arrachéearraché ; le sang giglait  (7) par terre. Lorsque l’autre a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a pris ses cliques et ses claques… Alors, la nuit, j’ai commencé à tousser. Il faut dire aussi que ces hommes sont d’un bête, quand ils couchent avec une femme ; ils vous découvrent toute la nuit…
___— Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma petite.
___— Et si ça m’amuse de me crever, moi !… Avec ça que la vie est drôle. S’escrimer toute la sainte journée pour gagner cinquante-cinq sous, se brûler le sang du matin au soir devant la mécanique, non, vous savez, j’en ai par-dessus la tête !… Allez, ce rhume-là ne me rendra pas le service de m’emporter ; il s’en ira comme il est venu.
___Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clémence, qui dans les bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait toujours le monde par ses idées de crevaison, quand elle était à l’atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire :
___— Vous n’êtes pas gaie, les lendemains de noce, vous !
___Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé qu’on ne parlât ⊂⊃pas de batteries de femmes. Ça l’ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les quilles et de giroflées à cinq feuilles. Justement, Virginie la regardait en souriant.
___— Oh ! murmura-t-elle, j’ai vu un crêpage de chignons, hier. Elles s’écharpillaient…
___— Qui donc ? demanda madame Putois.
___— L’accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite blonde… Une gale, cette fille ! Elle criait à l’autre : « Oui, oui, t’as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me paiespayes pas. » Et elle en débagoulait, fallait voir ! L’accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffe, v’lan ! en plein museau. Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu’elle la graffigne, et qu’elle la déplume, oh ! mais aux petits ognons ! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes.
___Les ouvrières eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une petite gorgée de café, d’un air gueulard.
___— Vous croyez ça, vous, qu’elle a décroché un enfant ? reprit Clémence.
___— Dame ! le bruit a couru dans le quartier, répondit Virginie. Vous comprenez, je n’y étais pas… C’est dans le métier, d’ailleurs. Toutes en décrochent.
___— Ah bien ! dit madame Putois, on est trop bête de se confier à elles. Merci, pour se faire estropier !… Voyez-vous, il y a un moyen souverain. Tous les soirs, on avale un verre d’eau bénite en se traçant sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. Ça s’en va comme un vent.
___Maman Coupeau, qu’on croyait endormie, hocha la tête pour protester. Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait manger un œuf dur toutes les deux heures et s’appliquer des feuilles d’épinard sur les reins. Les quatre autres femmes restèrent graves. Mais ce louchon d’Augustine, dont les gaietés partaient toutes seules, sans qu’on sût jamais pourquoi, lâcha le gloussement de poule qui était son rire à elle. On l’avait oubliée. Gervaise releva le jupon, l’aperçut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en l’air. Et elle la tira de là-dessous, la mit debout d’une claque. Qu’est-ce qu’elle avait à rire, cette dinde ? Est-ce qu’elle devait écouter, quand les grandes personnes causaient ! D’abord, elle allait reporter le linge d’une amie de madame Lerat,
aux Batignolles. Tout en parlant, la patronne lui mettait le panier au bras et la poussait àvers la porte. Le louchon, rechignant, sanglottantsanglotant, s’éloigna en traînant les pieds dans la neige.
___Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clémence discutaient l’efficacité des œufs durs et des feuilles d’épinard. Alors, Virginie, qui restait rêveuse, son verre de café à la main, dit à demi voixtout bas :
___— Mon Dieu ! on se cogne, on s’embrasse, ça va toujours quand on a bon cœur…
___Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire :
___— Non, bien sûr, je ne vous en veux pas… L’affaire du lavoir, vous vous souvenez ?
___La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà ce qu’elle craignait. Maintenant, elle devinait qu’il allait être question de Lantier et d’Adèle. La mécanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrières, qui faisaient durer leur café pour se remettre à l’ouvrage le plus tard possible, regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et alanguies. Elles en étaient aux confidences ; elles disaient ce qu’elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente ; elles n’auraient rien fait du tout, elles seraient restées comme ça des après-midi à se chauffer, en crachant de loin sur la besogne. Virginie s’était rapprochée de Gervaise, de façon à ne pas être entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lâche, à cause sans doute de la trop grande chaleur, si molle et si lâche, qu’elle ne trouvait pas la force de détourner la conversation ; même elle attendait ce que la grande brune allait lui direles paroles de la grande brune, le cœur gros d’une émotion dont elle jouissait sans se l’avouer.
___— Je ne vous fais pas de la peine, au moins ? reprit cette dernièrela couturière. Vingt fois déjà, ça m’est venu sur la langue. Enfin, puisque nous sommes là-dessus… C’est pour causer, n’est-ce pas ?… Ah ! bien sûr, non, je ne vous en veux pas de ce qui s’est passé. Parole d’honneur ! je n’ai pas gardé ça de rancune contre vous.
___Elle tourna le fond de son café dans le verre, pour avoir tout le sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des lèvres. Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours ; et elle se demandait si réellement Virginie lui avait pardonné sa fessée tant que ça ; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes s’allumer. Cette grande diablesse-là devait avoir mis sa rancune dans sa poche avec son mouchoir par dessus.
___— Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une saleté, une abomination… Oh ! je suis juste, allez ! Moi, j’aurais pris un couteau.
___Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle quitta sa voix traînante, elle ajouta rapidement, sans s’arrêter :
___— Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah ! Dieu de Dieu ! non, pas bonheur du tout !… Ils étaient allés demeurer au diable, du côté de
la Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la boue jusqu’aux genoux. Moi, deux jours après, je suis partie un matin pour déjeuner avec eux ; une fière course d’omnibus, je vous assure ! Eh bien ! ma chère, je les ai trouvés en train de se houspiller déjà. Vrai, comme j’entrais, ils s’allongeaient des calottes. Hein ! en voilà des amoureux !… Vous savez qu’Adèle ne vaut pas la corde pour la pendre. C’est ma sœur, mais ça ne m’empêche pas de dire qu’elle est dans la peau d’une fière salope. Elle m’a fait un tas de cochonneries ; ça serait trop long à conter, puis ce sont des affaires à régler entre nous… Quant à Lantier, dame ! vous le connaissez, il n’est pas bon non plus. Un petit monsieur, n’est-ce pas ? qui vous enlève le derrière pour un oui, pour un non ! Et il ferme le poing, lorsqu’il tape… Alors donc ils se sont échignés en conscience. Quand on montait l’escalier, on les entendait se bûcher. Un jour même, la police est venue. Lantier avait voulu une soupe à l’huile, une horreur qu’ils mangent dans le midi ; et, comme Adèle trouvait ça infect, ils se sont jeté la bouteille d’huile à la figure, la casserole, la soupière, tout le tremblement ; enfin, une scène à révolutionner un quartier.
___Elle raconta d’autres tueries, elle ne tarissait pas sur le ménage, savait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. Gervaise écoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pâle, avec un pli nerveux aux coins des lèvres qui ressemblait à un petit sourire. Depuis bientôt sept ans, elle n’avait plus entendu parler de Lantier. Jamais elle n’aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmuré à son oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l’estomac. Non, elle ne se savait pas une telle curiosité de ce que devenait ce malheureux, qui s’était si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus être jalouse d’Adèle, maintenant ; mais elle riait tout de même en dedans des raclées du ménage, elle voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ça la vengaitvengeait, ça l’amusait. Aussi serait-elle restée là jusqu’au lendemain matin, à écouter les rapports de Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu’elle ne voulait pas paraître s'intéresser tant que ça à ces chosesintéressée tant que ça. C’était comme si, brusquement, on comblait un trou pour elle ; son passé, à cette heure, allait droit à son présent.
___Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre ; elle suçait le sucre, les yeux à demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant qu’elle devait dire quelque chose, prit un air indifférent, demanda :
___— Et ils demeurent toujours à la Glacière ?
___— Mais non ! répondit l’autre ; je ne vous ai donc pas raconté ?… Voici huit jours qu’ils ne sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a emporté ses frusques, et Lantier n’a pas couru après, je vous assure.
___La blanchisseuse laissa échapper un léger cri, répétant tout haut :
___— Ils ne sont plus ensemble !
___— Qui donc ? demanda Clémence, en interrompant sa conversation avec maman Coupeau et madame Putois.
___— Personne, dit Virginie ; des gens que vous ne connaissez pas.
___Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment émue. Elle se rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir à recommencer ses histoires. Puis, tout d’un coup, elle lui demanda ce qu’elle ferait, si Lantier venait rôder autour d’elle ; car, enfin, les hommes sont si drôles, Lantier était bien capable de retourner à ses premières amours. Gervaise se redressa, se montra très-nette, très-digne. Elle était mariée, elle mettrait Lantier à la portedehors, voilà tout. Il ne pouvait plus y avoir rien entre eux, même pas une poignée de main. Vraiment, elle manquerait tout à fait de cœur, si elle regardait un jour cet homme en face.
___— Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le désir d’embrasser Étienne, je le lui enverrai, parce qu’il est impossible ⊂⊃ d’empêcher
 (8) un père d’aimer son enfant… Mais quant à moi, voyez-vous, madame Poisson, je me laisserais plutôt hacher en petits morceaux que de lui permettre de me toucher du bout du doigt. C’est fini.
___Et enEn prononçant ces derniers mots, elle traça en l’air une croix, comme pour sceller à jamais son serment.
___Alors
Et
, désireuse de rompre la conversation, elle parut s’éveiller en sursaut, elle cria aux ouvrières :
___— Dites donc, vous autres ! est-ce que vous croyez que le linge se repasse tout seul ?… En voilà des flemmes !… Houp ! à l’ouvrage !
___Les ouvrières ne se pressèrent pas, engourdies d’une torpeur de paresse, les bras abandonnés sur leurs jupes, tenant toujours d’une main leurs verres vides, où un peu de marc de café restait, au fond. Elles continuaientcontinuèrent de causer.
___— C’était la petite Célestine, disait Clémence. Je l’ai connue. Elle avait la folie des poils de chat… Vous savez, elle voyait des poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme ça, parce qu’elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche.
___— Moi, reprenait madame Putois, j’ai eu pour amie une femme qui avait un ver… Oh ! ces animaux-là ont des caprices !… Il lui tortillait le ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari gagnait sept francs, ça passait en gourmandises pour le ver…
___— Je l’aurais guérie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau. Mon Dieu ! oui, on avale une souris grillée. Ça empoisonne le ver du coup.
___Gervaise elle-même avait glissé de nouveau à une fainéantise heureuse. Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien ! en voilà une après-midi passée à faire les rosses ! C’était ça qui n’emplissait pas la bourse ! Elle retourna la première à ses rideaux ; mais elle les trouva salis d’une tache de café, et elle dut, avant de reprendre le fer, frotter la tache avec un linge mouillé. Les ouvrières s’étiraient devant la mécanique, cherchaient leurs poignées en rechignant. Dès que Clémence se remua, elle eut un accès de toux, à cracher sa langue ; puis, elle acheva sa chemise d’homme, dont elle épingla les manchettes et le col. Madame Putois s’était remise à son jupon.
___— Eh bien ! au revoir, dit Virginie. J’étais descendue chercher un quart de gruyère. Poisson doit croire que le froid m’a gelée en route.
___Mais, comme elle avait déjà fait trois pas sur le trottoir, elle rouvrit la porte pour crier qu’elle voyait Augustine au bout de la rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette gredine-là était partie depuis deux grandes heures. Elle accourut rouge, essoufflée, son panier au bras, le chignon emplâtré par une boule de neige ; et elle se laissa gronder d’un air sournois, en racontant qu’on ne pouvait pas marcher, à cause du verglas. Quelque voyou avait dû, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les poches ; car, au bout d’un quart d’heure, ses poches se mirent à arroser la boutique comme des entonnoirs.
___
Maintenant, les après-midi se passaient toutes ainsi. La boutique de la blanchisseuse, dans le quartier, était le refuge des gens frileux. Toute la rue de la Goutte-d’Or savait qu’il y faisait chaud. Il y avait sans cesse là des femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mécanique, leurs jupes troussées jusqu’aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise avait l’orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde, elle tenait salon, comme disaient méchamment les Lorilleux et les Boche. Le vrai était qu’elle restait obligeante et secourable, au point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grelotter dehors. Elle se prit surtout d’amitié pour un ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une soupente, où il crevait de faim et de froid ; il avait perdu ses trois fils en Crimée (9), il vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu’il ne pouvait plus tenir un pinceau. Dès que Gervaise apercevait le père Bru, piétinant dans la neige pour se réchauffer, elle l’appelait, elle lui ménageait une place près du poêle ; souvent même elle le forçait à manger un morceau de pain avec du fromage. Le père Bru, le corps voûté, la barbe blanche, la face ridée comme une vieille pomme, demeurait des heures sans rien dire, à écouter le grésillement du coke. Peut-être évoquait-il ses cinquante années de travail sur des échelles, le demi siècle passé à peindre des portes et à blanchir des plafonds aux quatre coins de Paris.
___— Eh bien ! père Bru, lui demandait parfois la blanchisseuse, à quoi songezpensez-vous ?
___— À rien, à toutes sortes de choses, répondait-il d’un air hébété.
___Les ouvrières plaisantaient, racontaient qu’il avait des peines de cœur. Mais lui, sans les entendre, retombait dans son silence, dans son attitude morne et réfléchie.
___À partir de cette époque, Virginie reparla souvent de Lantier à Gervaise. Elle semblait se plaire à l’occuper de son ancien amant, pour le plaisir de l’embarrasser, en faisant des suppositions malpropres. Un jour, elle dit l’avoir rencontré ; et, comme la blanchisseuse restait muette, elle n’ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa entendre qu’il lui avait longuement parlé d’elle, avec beaucoup de tendresse. Gervaise était très-troublée par ces conversations chuchotées à voix basse, dans un angle de la boutique. Le nom de Lantier lui causait toujours une brûlure au creux de l’estomac, comme si cet homme eût laissé là, sous la peau, quelque chose de lui. Certes, elle se croyait bien solide, elle voulait vivre en honnête femme, parce que l’honnêteté est la moitié du bonheur. Aussi ne songeait-elle pas à Coupeau, dans cette affaire, n’ayant rien à se reprocher contre son mari, pas même en pensée. Elle songeait au forgeron, le cœur tout hésitant et malade. Il lui semblait que le retour du souvenir de Lantier en elle, cette lente possession dont elle était reprise, la rendait infidèle à Goujet, à leur amour inavoué, d’une douceur d’amitié. Elle vivait des journées tristes, lorsqu’elle se croyait coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu n’avoir de l’affection que pour lui, en dehors de son ménage. Cela se passait très haut en elle, au dessus de toutes les saletés, dont la grande Virginie cherchait à guetterguettait le feu sur son visage.
___
Quand le printemps fut venu, Gervaise alla souvent se réfugier auprès de Goujet. Elle ne [÷÷÷]vaitpouvait plus ne réfléchir à rien, sur une chaise, sans aussitôt réfléchirpenser aussitôt à son premier amant ; elle le voyait quitter Adèle, remettre son linge au fond de leur ancienne malle, revenir chez elle, avec la malle sur la voiture. Les jours où elle sortait, elle était prise tout d’un coup de peurs bêtes, dans la rue ; elle croyait entendre le pas de Lantier derrière elle, elle n’osait ⊂⊃pas se retourner, tremblante, s’imaginant à chaque minute sentir ses mains la saisir à la taille. Bien sûr, il devait l’espionner ; il tomberait sur elle une après-midi ; et cette idée lui donnait des sueurs froides, parce qu’il l’embrasserait certainement dans l’oreille, comme il le faisait par taquinerie, autrefois. C’était ce baiser qui l’épouvantait ; à l’avance, il la rendait sourde, il l’emplissait d’un bourdonnement, dans lequel elle ne distingaitdistinguait plus que le bruit de son cœur battant à grands coups. Alors, dès que ces peurs la prenaient, la forge était son seul asile ; elle y redevenait tranquille et souriante, sous la protection de Goujet, dont le marteau sonore semblait mettremettait en fuite ses mauvais rêves.
___Quelle heureuse saison ! La blanchisseuse soignait d’une façon particulière sa pratique de la
rue des Portes-Blanches ; elle se montrait d'une exactitude exemplaire, elle lui reportait toujours son linge elle-même, parce que cette course, chaque samedivendredi, était un prétexte tout trouvé pour passer rue Marcadet et entrer à la forge. Elle venait là pour Étienne, la chose était entendue, on n'en parlait plus. Dès qu’elle tournait le coin de la rue, elle se sentait à l'aise, légère, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au milieu de ces terrains vagues, bordés d’usines grises ; la chaussée noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l’amusaient autant qu’un sentier de mousse dans un bois de la banlieue, s’enfonçant entre de grands bouquets de verdure ; et elle aimait l’horizon blafard, rayé par les hautes cheminées des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses, percées des trous réguliers de leurs fenêtres. Puis, elle ralentissait le pas en arrivant à la forge, sautant les flaques d’eau, prenant plaisir à traverser les coins déserts et embrouillés du chantier de démolitions. Au fond, la forge luisait, même en plein midi. Son cœur sautait à la danse des marteaux. Quand elle entrait, elle était toute rouge, les petits cheveux blonds de sa nuque envolés comme ceux d’une femme qui arrive à un rendez-vous. Goujet l’attendait, les bras nus, la poitrine nue, tapant plus fort sur l’enclume, ces jours-là, pour se faire entendre de plus loin. Il la devinait à la porte, lâchait tout, l’accueillait d’un bon rire silencieux, dans sa barbe jaune. Mais elle ne voulait pas qu’il se dérangeât de son travail, elle le forçait àsuppliait de reprendre le marteau, parce qu’elle l’aimait davantage, lorsqu’il le brandissait de ses gros bras, bossués de muscles. Elle allait donner une légère claque sur la joue d’Étienne pendu au soufflet, et elle restait là une heure, à regarder l'ouvrier forger sesles boulons. Ils n’échangeaient pas dix paroles. Ils étaient ensemble. Ils n’auraient pas mieux satisfait leur tendresse dans une chambre, enfermés à double tour. Les ricanements de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, ne les gênaient guère, car ils ne les entendaient même pasplus. Au bout d’un quart d’heure, elle commençait à étouffer un peu ; la chaleur, l’odeur forte de la forge, les fumées qui montaient, lui portaient à la têtel’étourdissaient, tandis que les coups sourds la secouaient des talons à la gorge. Elle ne désirait plus rien alors, c’était son plaisir. Goujet l’aurait serréserrée dans ses bras que ça ne lui aurait pas donné une émotion si grosse. Elle se rapprochait de lui, pour sentir le vent de son marteau sur sa joue, pour être dans le coup qu’il tapait. Quand des étincelles partaient et piquaient ses mains tendres, elle ne les retirait pas, elle jouissait au contraire de cette pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien sûr, devinait tout le bonheur qu’elle goûtait là ; il gardait pour le samediréservait pour le vendredi les ouvrages difficiles, afin de lui faire la cour avec toute sa force et toute son adresse ; il ne se ménageait plus, au risque de fendre les enclumes en deux, haletant, les reins vibrant de la joie qu’il lui donnait. Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge d’un grondement d’orage. Ce fut une idylle dans une besogne de géant, au milieu du flamboiement de la houille, de l’ébranlement du hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer écrasé, pétri comme de la cire rouge, conservaitgardait les marques rudes de leurs tendresses (10). Le samedivendredi, quand la blanchisseuse quittait la Gueule-d’Or, elle remontait lentement la rue des Poissonniers, contentée, lassée, l’esprit et la chair tranquilles.
___Peu à peu, sa peur de Lantier diminua, elle redevint raisonnable. À cette époque, elle aurait encore vécu très-heureuse, sans Coupeau, qui tournait mal, décidément. Un jour, elle revenait justement de la forge, lorsqu’elle crut reconnaître Coupeau dans
l’Assommoir du père Colombe (11), en train de se payer des tournées de vitriol, avec Mes Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Elle passa vite, pour ne pas avoir l’air de les moucharder. Mais elle se retourna : c’était bien Coupeau qui se jetait son petit verre de schnick dans le gosier, d’un geste familier déjà. Il mentait donc, il en était donc à l’eau-de-vie, maintenant ! Elle rentra désespérée ; toute son épouvante de l’eau-de-vie la reprenait. Le vin, elle le pardonnait, parce que le vin nourrit l’ouvrier ; les alcools, au contraire, étaient des saletés, des poisons qui ôtaient à l’ouvrier le goût du pain. Ah ! le gouvernement aurait bien dû empêcher la fabrication de ces cochonneries !
___En arrivant
rue de la Goutte-d’Or, elle trouva toute la maison bouleversée. Ses ouvrières avaient quitté l’établi, et étaient dans la cour, à regarder en l’air. Elle interrogea Clémence.
___— C’est le père Bijard qui flanque une roulée à sa femme, répondit la repasseuse. Il était sous la porte, gris comme un Polonais, à la guetter revenir du lavoir… Il lui a fait grimper l’escalier à coups de poing, et maintenant il l’assomme là-haut, dans leur chambre… Tenez, entendez-vous les cris ?
___Gervaise monta rapidement. Elle avait de l’amitié pour madame Bijard, sa laveuse, qui était une femme d’un grand courage. Elle espérait mettre le holà. En haut, au sixième, la porte de la chambre était restée ouverte, quelques locataires s’exclamaient sur le carré, tandis que madame Boche, devant la porte, criait :
___— Voulez-vous bien finir !… On va aller chercher les sergents de ville, entendez-vous !
___Personne n’osait se risquer dans la chambre, parce qu’on connaissait Bijard, une bête brute quand il était soûl. Il ne dessoûlait jamais, d’ailleurs. Les rares jours où il travaillait, il posait un litre d’eau-de-vie près de son étau de serrurier, buvant au goulot toutes les demi-heures. Il ne se soutenait plus autrement, il aurait pris feu comme une torche, si l’on avait approché une allumette de sa bouche.
___— Mais on ne peut pas la laisser massacrer ! dit Gervaise toute tremblante.
___Et elle entra. La chambre, mansardée, très propre, était nue et froide, vidée par l’ivrognerie de l’homme, qui emportait parfoisenlevait les draps du lit pour les boire. Dans la lutte, la table avait roulé jusqu’à la fenêtre, les deux chaises culbutées étaient tombées, les pieds en l’air. Sur le carreau, au milieu, madame Bijard, les jupes encore trempées par l’eau du lavoir et collées à ses cuisses, les cheveux arrachés, saignante, râlait d’un souffle fort, avec des oh ! oh ! prolongés, à chaque coup de talon de Bijard. Il l’avait d’abord abattue de ses deux poings ; maintenant, il la piétinait.
___— Ah ! garce !… ah ! garce !… ah ! garce !… grognait-il d’une voix étouffée, accompagnant de ce mot chaque coup, s’affolant à le répéter, frappant plus fort à mesure qu’il s’étranglait davantage.
___Puis, la voix lui manqua, il continua de taper sourdement, follement, raidi dans sa cotte et son bourgeron déguenillés, la face bleuie sous sa barbe sale, avec son front chauve taché de grandes plaques rouges. Sur le carré, les voisins disaient qu’il la battait parce qu’elle lui avait refusé vingt sous, le matin. On entendit la voix de Boche, au bas de l’escalier. Il appelait madame Boche, il lui criait :
___— Descends, laisse-les se tuer, ça fera de la canaille de moins.
___Cependant, le père Bru avait suivi Gervaise dans la chambre. À eux deux, ils tâchaient de raisonner le serrurier, de le pousser vers la porte. Mais il se retournait, muet, une écume aux lèvres ; et, dans ses yeux pâles, l’alcool flambait, allumait une flamme de meurtre. La blanchisseuse eut le poignet meurtri ; le vieil ouvrier alla tomber sur la table. Par terre, madame Bijard soufflait plus fort, la bouche grande ouverte, les paupières closes. À présent, Bijard la manquait ; il revenait, s’acharnait, frappait à côté, enragé, aveuglé par la folie montante de l'ivresse ; il finissait par sauter autour d'elle comme une bête, se heurtant,, s’attrapant lui-même avec les claques qu’il envoyait dans le vide. Et, pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la chambre, la petite Lalie, alors âgée de quatre ans, qui regardait son père assommer sa mère. L’enfant tenait entre ses bras, comme pour la protéger, sa sœur Henriette, qui venait d'être sevréesevrée de la veille. Elle était debout, la tête serrée dans une coiffe d’indienne, très-pâle, l’air sérieux. Elle avait un large regard noir, d’une fixité pleine de pensées, sans une larme.
___Quand Bijard eut rencontré une chaise et se fut étalé sur le carreau, où on le laissa ronfler, le père Bru aida Gervaise à relever madame Bijard. Maintenant, celle-ci pleurait à gros sanglots ; et Lalie, qui s’était approchée, la regardait pleurer, habituée à ces choses, résignée déjà. La blanchisseuse, en redescendant à sa boutique, au milieu de la maison calmée, songeait àvoyait toujours devant elle ce regard d’enfant de quatre ans, grave et courageux comme un regard de femme.
___— Monsieur Coupeau est sur le trottoir d’en face, lui cria Clémence, dès qu’elle la vit entrerl’aperçut. Il a l’air joliment poivre !
___Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau d’un coup d’épaule, en manquant la porte. Il avait une ivresse blanche, les dents serrées, le nez pincé. Et Gervaise reconnut tout de suite le vitriol de l’Assommoir, dans le sang empoisonné qui lui blémissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait les jours où il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans desserrer les lèvres ; et, en passant, en gagnant de lui-même son lit, il leva le poing sur elle. Il ressemblait à l’autre, au soûlard qui ronflait là haut, las d’avoir tapé. Alors, elle resta toute froide, elle pensait aux hommes, à son mari, à Goujet, à Lantier, le cœur coupé, désespérant d’être jamais heureuse.

  

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  Cette orientation de la rue des Poissonniers semble variable : ici, le bas désigne la partie nord, près des fortifications, mais ailleurs, les ouvriers descendent la rue du nord vers la barrière Poissonnière et Gervaise la remonte en s'éloignant du boulevard.
(2)  Si l'on en croit les archives de la Ville de Paris, c'est seulement en 1863 que cette route départementale n°36 prendra le nom de rue Marcadet.
(3)  (3)  Zola avait d'abord commencé la séquence par La blanchisseuse allait tous les jeudis chez les Goujet puis a biffé jeudis pour le remplacer par samedis ; mais il n'a pas reporté la modification dans l'occurrence suivante était justement le dernier jeudi du mois.
(4)  Ici, samedi est écrit dès le premier jet. On peut donc reconstituer la démarche : initialement, Gervaise rapporte le linge le jeudi ; puis, quand il arrive vers la fin de la scène, Zola opte pour le samedi ; il corrige alors la première occurrence de jeudi, en omettant la seconde.
(6)  Zola avait d'abord écrit : pendant tout le temps ; il a ensuite barré tout le temps pour le remplacer par les heures. Le texte imprimé revient donc en partie au texte initial.
(7)  Du manuscrit à la soixante-huitième édition, on trouve cette seule forme – que Littré attribue à la basse Bourgogne.
(8)  Le texte initial était parce qu'on ne peut pas empêcher ; Zola a barré on ne peut pas et écrit au-dessus il est impossible.
(9)  De 1853 à 1856, la guerre de Crimée avait opposé les Russes à une coalition dont faisait partie l'Empire français ; c'était donc de l'Histoire récente en cet hiver 1857-1858 ; sur les quelque trois cent mille soldats français qui y avaient été envoyés, près d'un tiers y sont morts (surtout de maladies). Mais comme les Russes ont finalement été vaincus, Paris et sa proche banlieue lui doivent les toponymes de l'Alma, Sébastopol ou Malakoff.
(10)  La formulation initiale était  : [ce fer] obéissait à leur tendresse, gardait la marque de leurs rudes baisers.
(11)  Le chemin naturel de la rue Marcadet à la rue de la Goutte-d'Or ne passe pas devant l'Assommoir ; il faut pour cela continuer la rue des Poissonniers quasiment jusqu'au boulevard de Rochechouart puis revenir sur ses pas, ou faire un détour par la rue Neuve ; d'un strict point-de-vue géographique, La Petite Civette serait plus logique ; mais il faut compter avec la valeur symbolique de la salle du père Colombe.

 
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